Mon bébé traîne sur Internet : tant mieux.

Une étude publiée au début du mois par AVG, une « entreprise de sécurité sur Internet » nous apprend que 73% des bébés français ont déjà une empreinte numérique. A l’index : les parents évidemment. Ces irresponsables qui postent des photos de leurs rejetons sur les réseaux sociaux. Scandale, indécence, télé-réalité ? En fait, je ne pense pas.


« Il y a une sottise de l’air du temps », raconte Lucien Jerphagon dans La sottise… (Vingt-huit siècles qu’on en parle), un florilège des plus belles conneries débitées en toute solennité et à toute époque. Je ne sais pas ce qu’en pense l’auteur, mais à mes yeux, il est un combat vain, une coquille vide qui fait le bonheur des polémistes aujourd’hui : la présence des tout-petits sur le grand méchant Internet.

Comme toute mauvaise mère, j’ai posté des photos de mon fils sur Facebook. J’ai partagé avec mes amis virtuels le bonheur d’être à l’origine du petit miracle de la vie. J’ai même été jusqu’à mettre en ligne une vidéo où le pauvre enfant rit devant les facéties de ses parents. Pour le PDG d’AVG à l’origine de l’enquête, J.R. Smith, c’est profondément inique. Ainsi, « il est choquant de constater qu’actuellement une personne âgée de 30 ans a un historique Internet remontant à 10 ou 15 ans tout au plus, alors qu’une grande majorité des enfants d’aujourd’hui auront déjà une empreinte on-line bien avant d’avoir atteint l’âge de deux ans, une présence qui continuera à s’étoffer tout au long de leur vie».

Moi j’ai beau chercher, je ne vois pas où est le problème. Avant la photo, les grands peintres représentaient les enfants de riches parents. Si ces petits étaient nés de rois et reines, les tableaux parcouraient l’Europe. Pour le peuple qui n’avait pas les moyens de se payer un artiste, tant pis. Et puis il y a eu la pellicule qui permit de démocratiser la circulation des clichés de bébés. Grâce au courrier papier, la famille et les amis éloignés pouvaient s’enthousiasmer devant le dernier né. Ils le peuvent toujours d’ailleurs.

Mais il y a plus fort maintenant : il y a les réseaux sociaux. Aujourd’hui, le facteur n’est plus indispensable (ça tombe bien, on m’a dit qu’il y avait des problèmes avec La Poste) : on peut montrer sa merveille en mode virtuel. Les photos sont accessibles à plus de monde. J’entends certains crier : « danger !’

Mais si un violeur pédophile récidiviste s’intéresse à mon fils demain dans la rue, je peux vous garantir que sa première préoccupation ne sera pas de mater ses photos sur le web. Pour alimenter ses fantasmes, il préfèrera se planquer et nous observer chaque matin à l’heure où je l’amène chez la nounou. Le réel, c’est bien plus excitant que le virtuel.

Autre objection, votre honneur : que mon fils me reproche plus tard d’avoir publié des morceaux de lui sur Internet. S’il n’est pas content de l’image que je lui ai façonnée, bien sûr, il m’en voudra et cela créera des conflits familiaux. Mais rien de nouveau sous le soleil. Combien de fois ai-je eu honte de ma mère qui parlait de ma dernière prestation de danse classique à qui voulait l’entendre ? Combien de fois ai-je eu envie de fuir quand elle me faisait des gros bisous bien baveux à la sortie de l’école ? Aujourd’hui encore, combien de fois ai-je l’intention de lui dire « tais-toi » quand elle raconte des trucs qui me mettent mal à l’aise ? (Et encore, je ne sais pas ce qu’elle dit quand je ne suis pas là).

L’identité n’est pas une essence. On devient ce que l’on est. Or Internet est parfaitement adapté à cette perpétuelle évolution qu’est l’existence. Avec ses erreurs, ses tâtonnements, ses regrets. L’image se façonne à travers le temps, non pas en détruisant le passé, mais en le surmontant. Papa et maman donnent l’impulsion ; l’enfant, conscient, prend le relais. Un jour, ça y est on comprend qui on est. Et c’est rarement à 18 ans. Parfois même, on meurt sans s’être trouvé véritablement. Bref, c’est le jeu de la life. Il faut sans cesse corriger le tir, donner un nouvel élan, montrer qu’on a changé. La vie est unidirectionnelle pour les esprits fainéants.

A moins d’être d’affreux géniteurs qui publient d’outrancières photos de leurs petits, il n’y a donc, à mon sens, aucune raison de s’affoler. Il faut tout de même savoir où l’on publie et bien vérifier les paramètres de confidentialité. Mais une fois que ces précautions sont prises, ne vous privez pas ! N’hésitez pas à mettre en ligne une photo mignonne de vos enfants, si ça vous fait plaisir. Et surtout, ne culpabilisez pas a posteriori.

A ce sujet, je vous présente mon fils, Arthur. Mais comme je ne sais pas qui vous êtes, je ne souhaite pas vous montrer sa jolie petite tête.

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1.03.01

8 commentaires

  1. Oui et non.
    Entre ce que ta mère a pu raconter a qui veut bien l’entendre tes piteuses prestations et ‘étaler’ à l’immensité du web ces mêmes faits, je serais pour nuancer, pas toi ?
    Mais chacun est libre de son choix, tant soit peu que le choix nous appartienne …

  2. Je ne parle pas d’étaler les piteuses prestations de mon fils. Ce passage du texte montre justement que le réel peut être bien plus cruel que le virtuel et ses photos innocentes de bébés postées sur Facebook.

  3. Mais absolument Fabien (w0arz) ! Tout cela fait partie d’une première couche de sens que les parents construisent pour leurs enfants. Aux gamins ensuite, de voir ce qu’ils en font. Après, il y a des connards partout. Mais, à mon avis, rares sont les parents irresponsables qui publient des vidéos ridiculisant à dessein leurs enfants. A moins d’être des Thénardier. Et encore, Cosette c’était pas leur fille « utérine ».
    Ce qui m’inquiète plus, c’est l’image que les ados donnent d’eux, parce que là, ils sont pas vraiment conscients de ce qu’ils font. Et après, bam, ça leur colle des casseroles au cul pour longtemps. En tout cas, jusqu’à ce qu’on mette en place un droit à l’oubli digne de ce nom. Mais on en est très très très loin.

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