Nan, parce que si la mode, ça te fait rêver…

Dans le temps, quand j’étais jeune, très jeune (enfin beaucoup plus jeune que maintenant), j’ai été « mannequin » (à prononcer avec l’accent du sud, ça renforce le côté nouille).  Ma carrière fût brève.  Certes, physiquement, ça pouvait encore passer, mais côté caractère, ça ne passait pas du tout.

Parce qu’être mannequin, implique une petit côté servile. En plus d’avoir des seins et du cul.

A l’époque, avoir des seins et du cul, c’était primordial. Aujourd’hui, c’est inversement proportionnel… mais je vous parle de la belle époque … L’époque où la mode était faite par des hommes à femmes :  les photographes, les publicitaires, les directeurs d’agences, les DA, les magazines, toussa toussa, c’était des mecs qui aimaient les gonzesses. Et ils avaient bon goût puisque les top models  (c’est comme ça que s’appelaient celles qui tenaient le haut du crachoir) d’antan sont toujours aussi belles 20 ans plus tard.

Aujourd’hui dès que t’as fait deux photos avec ton petit cousin qui a fait un stage photo par correspondance, t’es mannequin. Et dès que tu mets le pied dans une agence, t’es top model. C’est beau le progrès.

Donc dans le temps, être mannequin de base (celle qui se faisait 9000 francs par mois en faisant 3 pubs, et non pas 20 000 comme une fille qui bossait un peu, voir des sommes euromillionsques comme les top model), ça voulait dire aussi être confrontée aux affres des mains baladeuses et des regards lubriques des photographes et autres interlocuteurs qui se plaçaient entre ton début de mois et ton chèque en fin de mois…

Aujourd’hui, tu es débitrice… Et tu as le droit à un peu d’argent de poche à mendier à la compta de ton agence le vendredi de 14 à 16, après c’est fermé, il faut repasser la semaine prochaine. Une fois prélevé la moitié de ton deux pièces que tu partages avec 3 autres filles, à 1500 euros LA fille, le forfait pour tes cartes, tes tirages de book, tes photocopies, et tous les trucs qu’on peut te déduire sur le grand autel de la représentation (oui, une agence te « représente », c’est des commerciaux quoi), il te reste peanuts. Mais oui. Aujourd’hui on est mannequin pour la gloire, pas pour l’argent. Et comme la gloire, c’est comme le Loto, c’est toujours les autres qui gagnent, il te reste le titre. Si tu assumes le fait d’être mannequin.

L’avantage aujourd’hui, c’est que les filles, elles n’ont plus à supporter le harcèlement sexuel des gens de la profession. C’est les mecs qu’on harcèle maintenant. Et puis elles ne dépensent pas grand chose pour leur bouffe. De toute façon, la mode veut des filles maigres. C’est mieux pour les vêtements, ça tombe bien comme ça. Et personne n’est responsable. Certainement pas les agences qui demandent aux filles d’être toujours plus maigres pour pouvoir les vendre aux designers qui demandent des filles toujours plus maigres. Non, non. Elles sont comme ça. Être maigre, c’est leur morphologie. C’est d’ailleurs pour ça qu’elle prennent 10 kg dès qu’elles arrêtent… Bref, quand t’es mannequin aujourd’hui, t’es en mauvaise santé, t’es fauchée, mais on essaye pas de te coller des mains au cul à tout bout de champs (et puis coller la main aux fesses d’une gamine de 14 ans, c’est pas très classe non plus).

Mais être mannequin, c’est pas seulement s’infliger ou subir des trucs pas très chouettes.

C’est aussi supporter le coiffeur qui t’explique que les cheveux raides, ça va trop bien t’aller. Fais lui confiance, il fait ça depuis 15 ans, lui. Même si avoir les cheveux plaqués sur la tête te fait ressembler à un œuf avec une raie au milieu et que ta tronche, tu la connais quand même mieux que lui.

Et puis la maquilleuse hystérique, hyper mode, qui adore la tendance et qui a un cocktail dans la nouvelle boutique de Karl… c’est qui Karl… ben (haussement d’épaule et de sourcil gauche) Karl Lagerfeld quoi… c’est elle qui va t’appliquer le bleu métallique sur les paupières. Ok, le bleu métallique ne va pas à tout le monde. Ok, tu n’as pas forcément la carnation qui convient, mais c’est pas grave. C’est quand même elle la make up artiste, et dans make up artiste, il y a « artiste ». Elle n’a quand même pas fait son école à 2500 euros par an et n’a pas été l’assistante de John sur le défilé Chanel pour que toi, tu viennes lui en raconter.

Il y a aussi le photographe de mode. Enfin, pas encore de mode, mais ça va venir, il y travaille. D’ailleurs, tu tombes bien, j’ai un pote qui a une boutique dans le sentier qui m’a prêté des fringues super chouettes… on va faire un TEST. Le fameux test. On adore les tests. Ca permet au photographe de se faire la main. Et parfois, de se faire la main pas que sur l’appareil. Mais bon. Là le type il t’explique qu’il faut bouger mais en restant statique. Ok. C’est tout de même hyper conceptuel.

Sans oublier la styliste. La styliste, elle a tout compris à la mode. Elle a l’essence de la mode qui lui goutte sous les aisselles. Elle feuillette frénétiquement les magazines (de mode) et les blogs (de mode) et arpentes les défilés (de mode) à la recherche d’idée afin de composer la prochaine tenue ultime qui ira dans la série (de mode) qui paraitra avec un peu dans chance dans un magazine (de mode) si on arrive à la refourguer ! Et c’est sur TOI qu’elle va coller toutes ses idées, parfois en vrac et de façon totalement désordonnée…

Donc, tu es habillée comme un clown qui revient du marché un dimanche en province, avec une tartine de poudre et de couleurs sur la tronche, une queue de cheval parce que tu as menacé le coiffeur de lui coller une pèche si il continuait de te tirer les cheveux (je vous ai bien dit que niveau caractère, ça ne passait pas), et t’as un photographe qui n’arrive pas à se mettre d’accord avec lui même sur le bougé ou le statique.

Tu fais quoi là ?

Etre mannequin, hier ou aujourd’hui c’est faire des choix.

Avec qui tu couches ou tu ne couches pas.  C’est aussi dans la problématique du mannequin.

Soit tu décides de jouer le côté rock’n roll, tu sors, tu te drogues (ou pas, mais c’est quand même mieux de se droguer, ça fait plus rock’n roll) et comme t’es bonne et t’es vraiment rock’n roll, tu attires des mecs hyper rock’n roll. Tu as de la star de la chanson, de l’acteur, du show bizz et avec un peu de chance, comble du luxe, venant des States ou d’Angleterre. C’est un choix.

Soit tu décides de coucher utile. Là tu tapes dans le milieu. Mais pas à côté. Tu cibles et tu décroches un show room ou un site de vente en ligne qui te rapporte mensuellement de quoi vivre comme une secrétaire de direction les bons mois.

Soit tu couches avec des gens de ta caste. J’entends des gens beaux. Des gens qui te comprennent. Des comédiens, des mannequins… pas des stars. Des vrais gens comme toi avec la même problématique que toi : exister…

Soit tu couches avec le clampin du coin. Là tu fais son bonheur à lui. Tu deviens un peu la Carla de Sarko (même si il n’est pas président, quoi qu’être président, ça aide). Toi, tu te sens pas QUE belle, tu te sens aussi intelligente. Statutairement parlant. Puisqu’un mec tout ce qu’il y a de plus normal, voire banal, s’intéresse à toi. Et puis tu peux avoir des vraies discussions avec lui. Puisqu’il n’est pas du milieu.

Mais c’est quoi ce milieu en définitive ?

J’ai connu ce milieu quand c’était encore marrant. Passé les gros lourds libidineux, et en fermant les yeux sur les partouzes organisées avec les gamines de 16 ans défoncées à la coke (non, non, je ne donnerais pas de noms…), les bookeurs qui roulaient des pétard d’héros en espérant se taper la vedette et les soirées un peu décadentes où tout le monde était si perché qu’on se demandait qui avait pris quoi en attendant de redescendre, on se marrait bien.

A l’époque, il n’y avait pas encore eu l’invasion des pays de l’est. Les filles étaient pulpeuses, féminines, hyper bonnes quoi… et elles avaient plus de 16 ans. Les mecs étaient beaux, musclés, hétéros (voire bi parfois, si besoin) avec des gueules à faire craquer même ta mère. Les petites minettes faisaient la queue en bas des agences et poussaient les même petits cris en tendant leur papier pour

avoir un autographe quand Werner, Maxwel ou Matt en sortaient qu’aujourd’hui quand elles voient Justin Bieber en concert. A l’époque les stars, c’était les top model. C’était drôle.

A l’époque, les bookeurs d’agences n’avaient pas l’impression de faire la mode. Ils ne la faisaient pas et ne la font toujours pas (même si maintenant ils y croient dur comme fer). Les mannequins étaient vraiment beaux.

A l’époque, il y avait encore de l’argent dans ce milieu, même si faire des études, c’était quand même plus payant à la longue…

A l’époque, j’ai rencontré des gens formidables et talentueux qui sont, ou ont été (certains sont morts… ça arrive aux meilleurs) des incroyables faiseurs d’images et d’inestimables amis. Je me suis amusée, j’ai appris et j’ai photographié.

Aujourd’hui, je fuis la mode mais je fais toujours de la photo. J’ai choisi de rendre les gens beaux, de les faire sourire, de les mettre à l’aise, de ne pas me moquer de leurs défauts qu’ils soient très beaux … ou pas.

Laurence Guenoun
Directrice de Publication
Photographe

11 commentaires

  1. C’est à la fois tragique et plein d’humour ! Merci Laurence pour ce beau texte, qui remet beaucoup de choses en place et qui devrait faire réfléchir ceux et celles qui veulent se lancer. Mais, on sent vraiment cette passion qui vous anime. Merci. 🙂

  2. Donc, non seulement tu fais de superbes photos, mais en plus tu écris bien …….
    tu fais chier à avoir tant de talent 😉

    Merci de m’avoir replongé dans cette époque bénie et insouciante ou, c’est vrai, on rigolait bien, on rencontrait des gens géniaux (et de purs salauds), et surtout on cramait de l’ekta avec avidité !!!

    Continue à nous réjouir les yeux et l’esprit, tu fais ca très très bien !!!

    Olive

  3. C’est super ma Cocotte , merveilleux, tu es sublime là!, Tu rayonnes! Tu imprimes la pellicule j’ai même pas besoin de déclencher! Bon, on va la refaire quand même hein!

  4. Merci pour ce point de vue définitif sur nos belles années, quand on gagnait de l’argent en partant 3 semaines en repérage au soleil avant de revenir 10 jours shooter des maillots moches avec le client rougeaud

  5. Merci, tu décris avec beaucoup de talent, ce que je pense.
    J’ai des souvenirs de shooting où les fous rires fusaient! Plus dans le milieu depuis bientôt 10 ans, et bien tant mieux non?

  6. Enorme miss Lulu !

    A la hauteur de ce que tu es dans la vie : une bombe atomique !

    JB

    PS : connaître l’auteur(e) de ce texte lui donne encore plus de saveur 🙂

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