De l’inconvénient du ravalement

« -Bijour m’sieur !
-Oui bonjour… répondis-je les yeux encore collés par une nuit trop courte.
-J’suis l’ouvrier qui fait l’ravalement d’votre immeuble, M’sieur Boutboul a dû vous prévenir, mais j’dois passer par votre balcon pour accéder aux murs derrière là…
-Ah, euuuh oui, j’ai un vague souvenir d’un truc comme ça… Ben allez-y rentrez !
-Merci m’sieur ! »
Même si je déteste me faire réveiller par des inconnus, je dois bien avouer que l’homme qui déambule dans mon salon a l’air éminemment sympathique. La quarantaine bien tassée, le visage marqué par le temps, un accent marocain qui chante comme un rayon de soleil, et un sourire et une bonne humeur communicative. Le voyant enjamber mon balcon pour crapahuter dans les airs avec son seau et son pinceau, je lui propose de prendre un café avant qu’il ne s’y mette sérieusement, ce qu’il accepte avec grand plaisir.
Nous sympathisons, il m’offre une cigarette, commence à me parler de son métier de la façon peu aimable dont il est accueilli généralement par les gens. Il m’apprend que c’est la première fois qu’on lui propose ainsi de prendre un café – ce qui m’étonne et m’offusque grandement – il m’apprend qu’il en a pour environ douze jours et qu’on aura forcément l’occasion de bavarder, mais là quand faut y aller, faut y aller !
Etant encore à l’époque étudiant en philosophie, je décide de le laisser vaquer à ses occupation aériennes pour moi retourner à mes dissertations sur le structuralisme et autres sujets incroyables et inouïs. Je n’arrive pas à me concentrer, je n’arrête pas de me dire que mes occupations sont vaines et inutiles, que Momo -car tel était son nom- lui, c’est un homme, un vrai, qui se lève aux aurores, qui fait un métier difficile, mal reconnu, qui se fait recevoir avec dédain par la plupart des gens… Momo est mon héros et moi je suis doucement en train de devenir un intellectuel bobo.
Fin de journée, Momo repasse par mon salon, m’annonce que demain il reviendra avec son apprenti, nous nous souhaitons une bonne soirée, et c’en fut fini pour ce jours-ci.

Huit heure du matin, ça frappe à la porte, moins surpris cette fois-ci, j’ouvre à Momo et son apprenti les yeux toujours aussi collés par la petite nuit. Changement d’ambiance, Momo est toujours aussi sympathique, l’apprenti quant à lui ne semble pas partager l’enthousiasme de son maître à penser. Casquette vissée sur la tête, le jeune me toise du regard. Sourire effacé, survèt élimé, pas d’accent chantant, mais les intonations du parlé caillera. Momo l’interpelle :
« -J’ty prisente m’siou Hervé. c’est un gentil m’siou Hervé, la dernière fois il m’a offert un café et on a bien discouter.
-Mmmh… ‘lut.
-Bonjour ! fis-je en lui tendant la main. Poignée fugace, il porte la main à son coeur en regardant ailleurs… Hum… Et bien rentrez, je vais vous faire un petit café… »
En me retournant pour leur tendre ce dernier, je m’aperçois que mes deux convives sont affalés dans mon canapé, et que le jeune apprenti s’affaire consciencieusement à rouler ce qui s’apparente fortement à un gros pétard…

Bien que je ne m’offusque que très moyennement de cette décontraction qui me fait parfois défaut, je dois bien avouer que contrairement à la veille, leur présence commence légèrement à me saouler, d’autant plus qu’ils ne semblent pas trop avoir le coeur à l’ouvrage et qu’il leur faudra une bonne heure avant de se lever, les yeux un peu rougis, enjamber mon balcon et faire leur bazar… Une bonne heure tout de même où je me sens un peu l’obligation de leur faire la conversation. Très vite, les sujets s’amenuisent pour ne plus s’apparenter qu’à une légère crispation de mâchoire et à un « VOUS ALLEZ LEVER VOTRE CUL DE MON CANAP’, OUI OU MERDE ? » malgré tout contenu car peut-être un brin disproportionné.

Les pensées auto-flagellantes de la veille font alors place à un certain état d’énervement et à une légère crise d’angoisse. Je prends conscience que je vais me les coltiner tous les matins pendant presque deux semaines, et que cette histoire risque vite de tourner au cauchemar.

Ce qui arriva allait dépasser considérablement mes plus basses espérances, car mes amis les peintres n’allaient bientôt plus limiter leurs visites dans mon salon aux débuts et aux fins de journées, mais ils allaient également y manger, y prendre leurs pauses diverses et variées…

Bref il devenait de plus en plus évident que mon salon était en train de devenir un gros squat pour peintres en bâtiments.

Légèrement coincé par la chaleur initiale de mon accueil, ma culpabilité de bobo à la tête pleine de concepts et aux doigts propres (culpabilité un brin condescendante à bien y réfléchir) il me semblait de plus en plus difficile de faire marche arrière et poser certaines limites à ne pas dépasser. D’autant plus qu’il m’arrivait de m’absenter pour aller gagner ma croûte d’étudiant et qu’il fallait bien que je leur laisse les clés de mon appartement…

Même si la situation devenait au fil des jours de plus en plus insupportable, elle ne basculait pas pour autant dans le surréalisme… Ce fut chose faite le jour où Momo se mit en tête de me montrer les photos de ses vacances dans un camp de naturiste. Et oui, tout le monde n’a pas la chance de voir la bite du type qui vous fait le ravalement, qui plus est, au petit déjeuner… C’est une expérience qu’il faut avoir vécu au moins une fois dans sa vie…

Je n’en pouvais plus, il fallait que ça se termine… Le dernier jour des travaux, Momo et son acolyte avait eu besoin -pour des raisons qui m’échappent aujourd’hui- de l’aide de trois de leurs collègues, qui je vous le donne en mille, prirent également très vite leur aise dans mon salon. Alors que je m’étais éclipsé dans ma chambre pour terminer une dissertation sur « l’enjeu du syllogisme aristotélicien chez les philosophes arabes médiévaux », sujet d’une complexité suffisante pour nécessiter un calme et une concentration certaine, j’entendis soudainement un vacarme assourdissant provenant de mon salon, vacarme saupoudré de rires gras, de « Vas-y nique ta mère ! » et d’une légère odeur de Kebab. Ma patience venait d’atteindre ses limites, j’interrompis leur repas pour leur demander s’ils ne pensaient pas qu’il y avait un peu de l’abus. Extrêmement gêné, Momo se confondit en excuse, demanda à ses compères de sortir, me rendis les clés de mon appartement et je ne le revis plus jamais. Au moment de se dire au revoir, mon coeur se tordit en me rappelant la première fois où je lui ouvris la porte, et surtout à l’idée que j’allais avoir bien du mal à tirer une quelconque leçon de tout ça.

Le plus drôle dans l’histoire c’est que les travaux avaient été fais n’importe comment et nous avons dû faire appel un an plus tard à une autre entreprise pour refaire tout le ravalement… Mais cette fois-ci, ma porte resta close, je leur avais demandé de prendre une échelle et de se débrouiller avec… finalement l’hospitalité, c’est pas trop mon truc.

15 commentaires

  1. Pour mieux comprendre cette longue métaphore :
    Appartement : la France
    Momo : Immigré de première génération.
    Ses collègues : Regroupement familial ou deuxième vague d’immigration.
    Ils s’installent à l’aise dans le salon, font du boulot de merde et bouffe des kebabs en faisant du bruit.

  2. Quelle tristesse de lire un commentaire comme celui de jesuisunblog….

    Tranche de vie bien écrite, je retiendrai ceci « …et surtout à l’idée que j’allais avoir bien du mal à tirer une quelconque leçon de tout ça. »

  3. brainsheep > Aucun rapport, RV ne parle pas d’auvergnat.

    jesuisunblog>>J’ai pas l’impression qu’il y ait plus de symbole que ça. Il s’agit visiblement d’une anecdote, pas d’un long discours pro-UMP-Marine LP.

  4. Merci pour cet article, c’est vrai que des fois, ça commence à bien faire. On est en France quand même, certains ont une fâcheuse tendance à l’oublier !!!

    NDLR Je tiens à préciser que ce commentaire n’est en aucun cas approuvé par la rédaction et que si ce genre de commentaires prolifère nous les supprimerons un par un

  5. Merci la rédaction,

    J’avoue être franchement peiné et un peu dépassé par ces lectures biaisées de mon article… Je répète qu’il ne s’agit que d’une ANECDOTE… Absolument pas d’un pamphlet revendiquant quoi que ce soit de nauséabond.

    A bon entendeur !

  6. Ouai, ne vous montez pas la tête pour rien.
    Perso, j’ai cité Bricy parce que ça m’y faisait vaguement penser, mais de là à qualifier ce récit de raciste ou quoi, il y a un fossé.

    C’est effectivement juste une anecdote, le récit d’une situation arrivée ponctuellement.

    S54C

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