J’ai déboussolé ma maîtresse

Je suis un GPS, une carte de France numérique. J’ai déboussolé ma maîtresse, expérience hystérique.

Elle m’a égaré entre la porte avant-droite de la bagnole et la place du mort. J’étais glissé là, paisible, à la fraîche, décontracté du plan. Au lieu des deux heures réglementaires de trajet entre le centre du monde (Paris) et la Normandie, elle a mis cinq heures. Elle a tout tenté : construire son itinéraire sur un sens de l’orientation précaire, demander son chemin à des passants interloqués (comment ? on circule encore sans GPS aujourd’hui ?), errer au gré des embranchements, bifurcations ou intersections disponibles. Vaines tentatives de s’émanciper de ma toute-puissance. Moi, le viril GPS électronique en plastique.

Je l’ai entendue pester contre la DDE qui pouvait « se mettre ses panneaux d’indication dans le cul ou aller se faire voir chez les Grecs, c’est-à-dire se faire enculer ». En fait, elle avait raté la pancarte BOLBEC sur fond vert, alors elle jurait, parce qu’elle était perdue. Elle aurait dû rester bien à l’intérieur des terres, au lieu de cheminer vers la mer. Je l’ai vue stresser sur le plancher des vaches, dépassant les limites de vitesse, injuriant les bêtes paisibles qui ruminaient passablement leur herbe.

Son téléphone portable a sonné. Elle a parlé avec de grands gestes, je me demandais qui la voulait. Elle a dit : « putain, mais pourquoi il m’appelle lui, alors que je suis complètement paumée dans le trou du cul du Pays de Caux. » C’est alors qu’elle a pilé au cul d’un camionneur qui l’a traitée de salope.

Elle est entrée dans Lillebonne. Devant le cirque romain (tous les chemins mènent-ils donc à Rome ?), elle a demandé son chemin aux passants. Des Normands lui ont indiqué la route à prendre, mais je ne la sentais pas aussi rassurée que quand je la guidais habituellement.

Elle a pris le mauvais virage, ça n’a pas traîné. Ma maîtresse était désespérée. Elle a décidé de s’en remettre au hasard. Elle a encore perdu une heure. Puis elle a aperçu un panneau Bolbec, sur fond blanc. Ca lui a rappelé son écran d’ordinateur, elle ne savait pas vraiment pourquoi. Je l’ai sentie plus tranquille.

Elle est arrivée chez ses parents. Y est restée une semaine. Et puis elle est revenue à la maison. C’était plus simple sans moi dans ce sens-là.

A13 –> BP Circulation sur une voie. Elle n’avait plus le choix.

Elle a inséré un CD de Janis Joplin.

« And when you walk around the world, babe,
You said you’d try to look for the end of the road,
You might find out later that the road’ll end in Detroit,
Honey, the road’ll even end in Kathmandu.
You can go all around the world
Trying to find something to do with your life, baby,
When you only gotta do one thing well,
You only gotta do one thing well to make it in this world, babe.
You got a woman waiting for you there,
All you ever gotta do is be a good man one time to one woman
And that’ll be the end of the road, babe,
I know you got more tears to share, babe,
So come on, come on, come on, come on, come on,
And cry, cry baby, cry baby, cry baby. »

En arrivant à la maison, elle m’a enfin trouvé entre la porte avant-droite et la place du mort. Elle m’a remis dans mon étui protecteur. Prêt à l’emploi.

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