La véritable histoire de Megaconnard

C’était l’été 1969. Pendant que certains s’envoyaient en l’air dans les dortoirs de Berkeley, j’arpentais les rizières du sud Vietnam. C’est dans cet enfer, entre deux escarmouches de charlies que j’ai entendu parler pour la première fois de megaconnard.

Illustration de Toad pour voir son site tu cliques sur l'image

Un mec à lunettes,  une vilaine peau, le type qu’on a envie de  frapper  car on se dit qu’on fait une bonne action. Au début je ne l’ai pas vraiment pris au sérieux. Nous étions en pleine jungle, à des kilomètres du moindre avant poste, nous risquions l’offensive à tout moment, mon colon servait de base arrière pour tout un régiment microbien, je n’avais plus aucune nouvelle de notre commandement qu’on disait parachuté quelque part en avant mais il fallait se rendre à l’évidence, nous étions putain de paumés  et nous allions tous y passer.

Sauf que là, ce soir là d’août 69, ce mec me racontait son projet, sans charre. Un blogue participatif, sur un réseau mondial. On aurait qu’à rentrer au pays et aussitôt il lancerait la chose. Il avait eu l’idée aux toilettes de garnison, un jour de pénuries de papiers, que nous étions tous réduit à user du courrier que l’on recevait. Moche.

Mais en voyant tout ce monde  qui parfois laissait le papier en trop à l’entrée des toilettes ça donna une idée à ce gus. Un projet collaboratif. Même en lui expliquant qu’un tel réseau mondial ne verrait pas le jour avant plusieurs années, et à supposer aussi que l’on sorte de ce bourbier vivant et sans membres manquant (hier John a passé deux heures à chercher son bras découpé net par une grenade, avant de mourir vidé de son sang. De toute façon j’enquillais pas, un mec qui pense que Philadelphie peut remporter le World Series ne mérite même pas de vivre. Pour tout dire, j’ai même parfois hésité à lui glisser une grenade dans le calçif mais c’est une autre histoire.)

Revenons à ce type. Un binoclard de la vieille école, un peu pacifiste mais qui s’est engagé sans hésiter. Il parle sans cesse de son projet, il a déjà un nom, « megaconnard ». Il sera influent, il sera un carrefour sur le réseau mondial. Il me sort des papiers, des bribes d’articles, des schémas d’organisation du site, il me propose de le rejoindre.

La nuit passe ainsi, de temps à autres une fusée éclairante traverse le ciel, comme un poisson volant trouant la mer, on se terre au fond de notre trou, on ne respire plus, peut-être que le charlie est tout prêt ou dans un tunnel en contre bas. J’aurai voulu être un rat de tunnel et me glisser dans leur trou mais le noir total c’est pas mon truc.

Le matin arrive, on a perdu encore deux hommes, je ramasse leur plaque. Un hélico se pose dans l’herbe grasse, le vent fouette nos visage de déterrés, le pilote redécolle pour le monde des vivants.

Plusieurs années passent  avant de réentendre parler de ce gus de Reno et de son projet. Puis un jour, 40 ans plus tard, il débarque dans mon épicerie du Michigan, l’air fringant. Il m’a cherché partout. Après la fermeture on va dans un pub. Là il me ressort ses feuilles jaunies, ses plans, il y a la même flamme qui brûle au fond de ses yeux. Il a murit son projet, il a attendu que le réseau mondial soit au point pour accueillir son idée.

Il me propose un poste de second. Il nous faut désormais trouver des plumes. Des pointures, des mecs qui en ont et qui surtout ont quelque chose à raconter. On fait le tour de nos connaissances, ceux qui étaient là bas. On retrouve Maxwell qui vit d’une pension dans une maison de retraite dans le Minnesota. Johnson croupit dans une maison de retraite de LA, il ne peut pas se déplacer sans sa bombonne d’oxygène mais il peut encore tenir un stylo. Le gus nous a dégotté des mômes qui s’y connaissent niveau internet, ils serviront de support technique.

Le jour du lancement nous étions 4. On a bu une bière, porté un toast à ceux qui y étaient restés là bas. Le gus a appuyé sur « entrée » et BAM.

Notre premier local était dans la chambre d’un hôtel loué au mois dans le New Jersey. Un taudis qu’on a quitté très vite. Le succès du site nous a épatés. On a du vite bouger, les serveurs prenaient de la place, on se bousculait pour écrire sur megaconnard. Un jour des mecs du New York Times ont débarqué sans crier gare. Ils voulaient faire un papier sur le phénomène. Le gus les a virés à coup de pompes dans le cul. Il ne voulait aucun compromis. Il faut dire que désormais certains auteurs écrivaient en sous main pour nous, on était la hype, la mode, des influents. Pour s’en convaincre il suffit d’aller à Time Square à l’heure de pointe et de compter les t-shirt « j’écris sur megaconnard ». Sans parle des groupies qui nous suivent partout dans la rue. On a beau être des papys de soixante ans, les filles se frottent à nous comme si nous étions de retour en 69. Parfois Gus se tourne vers moi et m’adresse un clin d’œil. Je ne suis pas sûr de savoir l’interpréter mais pense qu’il sait que je sais.

Non en fait c’est faux j’ai tout inventé.

5 commentaires

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *


*