Le connard derrière ma porte

J’ai d’abord entendu des bruits derrière le mur. J’ai pensé aux tuyaux de la chaudière. Puis à des ronflements. Je me suis dit que le voisin d’en face ronflait sacrément fort pour que cela déborde jusque dans le couloir.

Puis un soir dans la semaine, je me lève pour aller aux chiottes sur le palier et tombe sur un gus, étalé dans le couloir, entrain de dormir, la tête posée sur un sac. C’est un grand Black. Je ne suis pas vraiment surpris de trouver quelqu’un là. Parfois les copains de l’ancienne voisine venaient s’échouer dans ce recoin de couloir, toujours dans la pénombre – on pourrait passer dans le grand couloir sans remarquer la présence de quelqu’un là.

Poliment, je lui demande ce qu’il fait là. Il me répond qu’il est en galère de logement, qu’il vient souvent ici. Il a un travail, mais impossible de trouver le sésame du logement. Alors pour ne pas dormir dans la rue il vient ici. C’est le seul immeuble dont il connaisse le digicode. Maintenant je réalise que le bruit persistant que j’entendais le soir très tard n’était pas la chaudière ou mon ballon d’eau mais ses ronflements.  Il me dit aussi qu’il vient tard et repart tôt en essayant de gêner possible. Moi ça me gène pas. Sauf à part quand je dois aller aux toilettes et qu’il est assez dur de se concentrer sur mon entreprise quand quelqu’un est tout à fait derrière la porte.

Mais je lui conseille surtout de ne pas rester là. J’ai moyennement envie de lui retomber dessus la nuit et surtout ce type, je ne le connais pas. Rien ne prouve la véracité de son histoire. Et puis c’est mon couloir, mes chiottes, pas un squat. Je paye cher pour mon petit confort personnel sans que la misère ne vienne s’y incruster sans crier gare. Le soir en rentrant je trouve le couloir vide, je m’en satisfais. Tout cela n’était qu’un malheureux incident isolé. Mais très vite un sentiment étrange s’empare de moi.

Moi le petit gauchiste, le moralisateur à la petite semaine, qui s’émeut du comptage clinique des SDF morts aux champs d’honneur chaque hiver, qui n’hésiterait pas à envoyer son sandwich par FEDEX au Darfour, moi, là, je sens la petite goutte froide de la culpabilité me caresser l’échine. Je ne vaux pas mieux que ceux là même que je dénonce. Petite merde embourgeoisée, je me donne envie de vomir. Je suis un vulgaire connard, à la connerie ordinaire, rien de plus, rien de moins, qui ferme les yeux quand la misère est trop crue, comme on zapperait sur un énième reportage sur une énième république africaine en pleine énième implosion, c’est moche mais je peux rien faire, désolé.

Quand il revient un autre soir je lui propose de lui prêter  un vieux sac de couchage  que je n’utilise plus et un tapis de sol pour mes séances d’haltérophilie qui n’ont jamais dépassé le stade de la théorie. On trouve un accord,  sac et tapis seront placés dans les toilettes sur le palier.

Le système va durer quelques semaines, jusqu’à que je retrouve les toilettes vides. Un temps je pense qu’il les a gardé pour lui, je me dis que j’aurais pas du lui faire confiance de la sorte, j’ai joué le mec sympa, et il s’est bien foutu de moi, ça m’apprendra. Mais quand il revient quelques jours plus tard, il m’explique que les affaires ont disparu du jour au lendemain. Je pense qu’un des voisins, excédé des allées et venues du gars a fini  par confisquer le tout. Puis  il a disparu à son tour de la circulation pour de bon courant février. A vrai dire je ne m’en souciais plus, car tout ce que je voyais parfois tôt le matin était une masse informe à même le sol, replié sur lui même. Parfois la concierge me demandait si je connaissais le « grand Black qui dort au 6eme, il faudrait penser à appeler la police ». Je haussais les épaules, non madame je ne sais pas de quoi vous parlez, bonne journée madame, c’est ça, au revoir madame.

Un matin en me levant, quelques mois plus tard je retombe sur lui. Il me dit qu’il a raté son train et que c’est son seul endroit pour dormir. On discute un peu. Il rassemble ses affaires et part. Plus tard, je le recroise à la station de métro. Il m’interpelle. On cause sur les marches. Je vois dans une poche en plastique une canette de bière, et une autre dans sa main. Ses montures de lunettes sont uniques: ce sont des losanges.  Il me dit qu’il m’a menti en fait, non je n’ai pas raté mon train.

La vérité est nue et triste. Il s’est fait foutre à la porte par sa copine il y a deux semaines, après trois mois avec elle. Une banale dispute d’après lui. Depuis, il s’est de nouveau retrouvé à la rue. Il pensait s’en être sorti. Il était heureux avec elle. Il me raconte qu’il la  même amené dans le couloir de mon immeuble pour lui montrer ce couloir sinistre où il  avait  dormi  pendant des semaines, lui montrer aussi la porte de mon appartement parce que selon lui, j’avais été le seul à l’aider. Il avait repris espoir, il voulait construire quelque chose mais il a tout détruit. Il sait aussi que le temps joue contre lui, qu’il sera bientôt un vieillard « car il en a trop morflé dans la rue, le corps te le fait payer ensuite ».

On prend le métro, on échange nos numéros, il veut me faire rencontrer des gens, des « artistes » comme moi. Tandis que la rame démarre, il revient sur la scène de la dispute. Il avait un peu bu, il a été agressif, il a attrapé la tête de sa copine et  il l’a secoué, mais pas longtemps d’après lui. Mais c’était le geste de trop et la fille a pris peur, a appelé les flics. Ils se sont ensuite assurés qu’il avait bien quitté le domicile de la fille. Il a conscience d’avoir merdé. Il voudrait la reconquérir mais il n’y croit pas trop. Il se retrouve de nouveau dans la rue, par sa seule faute.  Il m’assure qu’il a des amis qui peuvent l’héberger dans le quartier.  Il veut encore y croire.

De loin en loin mon téléphone sonne, son nom s’affiche, mais je ne réponds plus.

@meriadeck

www.meriadeck.fr

4 commentaires

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *


*