Scène de vie conjugale a Tozeur

Scène de vie conjugale a Tozeur

« Maman, il y a de la pluie dans la piscine ! » Sans répondre, maman (appelons-la Karine) mouille un coin de serviette avec de la salive et frotte nerveusement la joue de son mouflet qui se tartine de confiture de figues. Là-dessus arrive papa, les yeux rouges et gonflés, sans doute trop abusé du Magon à la fiesta de la veille. Il ressemble à un enfant de 12 ans qui aurait grandi précocement et gonflé sous l’effet de la cortisone. Il lui reste un brin d’espièglerie au coin des yeux, contredit par deux cernes bleus surmontés de petits bourrelets que ma mère appelle joliment « couilles d’hirondelles ». Gaiement, il s’assoit à côté de sa femme, mais se relève aussitôt comme si la chaise avait pris feu : « Va lui prendre un chocolat, il a mal à la gorge, ça le rend hystérique et il s’en fout partout », lui éructe sa mégère. Elle parle à voix basse mais avec suffisamment de fermeté pour filer les jetons à un dresseur d’ours. Là-dessus, celui-ci disparaît du côté du buffet, tandis que Karine s’affaisse avec soulagement contre le dossier de sa chaise. Face à la terrasse de l’hôtel, une piscine à deux niveaux encadrée de palmiers dattiers s’écoule dans un troisième bassin avec, au loin, l’horizon lointain du désert tunisien.

Les traits de Karine semblent se détendre. Elle aussi a morflé. A trente ans à peine elle a déjà le visage lourd  et carré des femmes qui ont abandonné toute velléité sportive, sexuelle ou même capillaire. Ses cheveux couleur blond cendré ont une coupe garçonne improbable, au bol sur le dessus et long dans la nuque, sorte de compromis entre Dave et Sophie Davant. Elle est entièrement habillée de noir, ses vêtements sont amples pour camoufler les kilos, la peau d’orange, le relâchement précoce des tissus, on ne saurait dire. Pour couronner le tout elle porte des tongs Birkenstock.

De mon poste d’observation, je visualise Karine à ma droite et papa (appelons-le François) au buffet à ma gauche. François a rempli un bol de chocolat et entreprend de slalomer entre les tables pour rejoindre sa charmante compagne et leur progéniture. Son visage est fermé. Encore une journée de merde en perspective.

C’est à ce moment qu’arrive Safiane. Nonchalamment, en traînant les savates. La jeune tunisienne a l’air tombé du lit, ce qui lui confère un charme particulier, un air craquant d’enfant chiffonnée. Elle passe, lente et comme éthérée, devant Karine, puis fonce sur François sans sembler le voir. Il commence par protéger son bol d’une main, puis oublie le chocolat, totalement absorbé par cette apparition. Safiane est -c’est incroyable- habillée comme sa femme, tout de vêtements amples et noirs, mais elle est petite, fine et souple comme une liane, rayonnante. Des boucles brunes épaisses tombent en vrac jusqu’à ses reins, ses lèvres sont ourlées et son menton bien dessiné. Elle se fait héler par un client, répond d’un sourire en s’attachant les cheveux à l’arrache avec un pic en bois. Safiane commence sa journée, elle est responsable des excursions à l’hôtel.

illustration de @capuuute

François – je n’en crois pas mes yeux – se renverse VOLONTAIREMENT le bol de chocolat sur le ventre au passage de la sulfureuse. Je suis clouée à ma chaise. Cet homme a-t-il décidé de prendre son destin en main ? La jeune femme se répand en excuses, s’empare d’une serviette, demande l’aide d’un serveur. François rit et lui commande d’arrêter : il ira plus tard se changer. « De toute façon il pleut, les excursions pour Tataouine sont annulées pour aujourd’hui, non ? » La gène de Safiane s’évapore, elle l’entraîne quand même vers la fontaine à eau pour tremper la serviette qu’elle lui tend. Ils sont désormais hors du champ de vision de Karine.

Celle-ci justement sort de sa torpeur. Elle n’a bien sûr rien vu de la scène depuis la terrasse où elle se trouve. « Mais où est passé papa ? », demande t-elle au petit lardon qui se goinfre maintenant de pâtisseries au miel. Maman s’agite, regarde à droite, à gauche, hésite à se lever, puis se ravise et entreprend de faire avaler un yaourt à son fils. La pluie redouble d’intensité.

Le courant passe entre Safiane et François, pas du tout pressé de revenir à sa table. Je n’entends pas leur discussion mais je vois très distinctement le visage de l’homme se pencher sur le côté avec un air benêt, tandis qu’il feint de ne pas comprendre ce qu’elle lui dit dans un français un peu approximatif. Pas du tout vexée, Safiane s’amuse au contraire des quiproquos qu’elle provoque. Elle non plus n’est manifestement pas pressée de prendre son petit déjeuner. Après quelques minutes, François dit au revoir à la jeune femme. Il lui tape la bise puis, la main lui pressant un instant l’épaule pour la retenir, lui murmure quelque chose dans le cou. Elle se dégage, sans hâte : « Ca marche ! », dit-elle en souriant. François  effectue une volte, puis s’en va remplir son bol de chocolat.

En s’asseyant au côté de sa femme, François reprend le même air accablé qu’il avait au buffet, avant de croiser la belle tunisienne. Il ne dit mot. « On ne va jamais pouvoir aller à Tataouine avec ce temps pourri », commence Karine, toujours tournée vers son fils. « Je le savais qu’il fallait y aller hier, mais tu as voulu rester à la piscine, c’était la journée idéale pour une excursion. » Elle semble partie dans un monologue sans fin. François rêvasse en regardant l’horizon. Sans raison apparente le gamin part d’un grand éclat de rire, projetant des gouttelettes de yaourt sur le visage de sa mère. « Dire qu’on part demain et qu’on n’aura même pas vu le décor de Star Wars ! » A aucun moment leurs regards ne se sont croisés.


Tatiana Kalouguine
Journaliste

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