L’aveugle est amour

Mais ça te dérange pas ? Je veux dire, moi je verrais pas, ça me foutrait les boules…

– Non mais tu sais, je n’ai jamais eu l’occasion de voir. Je ne dis pas que c’est simple tous les jours, il y a parfois des moments de fatigue, des moments de renoncements mais bon c’est comme ça. Il faut aimer la vie. Et moi j’aime la vie.

Nous sommes tous bouches bées devant ces belles paroles de courage.

– Mais quand tu vas aux toilettes, tu te prends jamais le mur ?

– Et pour traverser, tu vois pas le feu rouge…

– Et c’est toi qui choisi tes affaires ?

Mille questions innocentes auxquelles elle répond avec une patience d’ange.  Elle a beau avoir neuf ans comme nous, elle est bien plus mature. Il faut dire que son épreuve quotidienne lui a fait prendre conscience du monde qui l’entoure alors que  nous, on s’en fout comme de l’an 40, on se plaint tout le temps, on se fait des sales coups, on se moque de tout. Surtout des faibles. Sauf d’elle. Elle, on ne peut pas. Elle est gentille, généreuse, sympathique. et aveugle. Elle n’est qu’amour alors qu’à sa place, on aurait bien la rage.

– Etre aveugle, ne m’empêche pas de m’amuser. Pour tout vous dire, je danse aussi. Ma mère dit même que j’ai la grâce d’une grande danseuse.

Les filles s’extasient devant une telle sainteté.

Les garçons cogitent doucement.

– Faudrait qu’on voit

– Ben ouais… ça serait possible que tu nous montres ?

Les filles se tournent vers nous en soupirant. Vraiment, les garçons…

– Bien sûr. Mais pas maintenant. Il faudrait une scène, de la musique et que je m’entraîne un peu…

Elle retient un petit rire mutin. Les autres filles font de mêmes. Un copain me chuchote à l’oreille.

– C’est con parce qu’ici, y a plein d’arbres.

– Fait gaffe les aveugles ont l’ouïe fine…

Il me regarde sans comprendre.

– Si ça trouve, elle a tout entendu….

Il devient blanc, elle sourit.

– Mais pour la fin de la colo, tu pourrais nous faire un spectacle ?

– Je… je ne sais pas… c’est… il faudrait…

– Oh oui !

– S’il te plaît !

– ça nous ferait tellement plaisir !

– Alors oui… Mais je vous préviens, je débute…

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Les premières notes numéro-gastrique d’Oxygene de Jean Michel Jarre se font entendre.

Habillée en noir, couchée sur le sol, elle fait mine de se réveiller. La lumière l’encercle. Elle lève une main. Puis l’autre qu’elle fait semblant de regarder comme si elle découvrait son existence. Sa main fait le tour de son corps avant de s’étirer vers le ciel. Elle tente de la suivre, se redresse, lève un pied.

– N’empêche c’est chiant la danse…

– Chuteu !!

ça y est, elle est debout, dans sa jupe de crépon noire. Derrière elle, deux autres danseuses sont venues la rejoindre. Elles ont le regard fixe, concentrées sur leurs mouvement. Elle par contre, ne fixe rien du tout. Au contraire, loin des contraintes, elle agite la tête dans tous les sens, la danse devenant un espace de liberté. Elle fait trois pas sur le côté, repart à l’opposé.

– Franchement, c’est n’importe…

Mon copain n’a pas le temps de finir sa phrase qu’une fille l’a tapé.

Elle tourne sur elle-même, prise par la musique. Malgré la transe, ses gestes manquent de grâce. Elle fait quelques pas vers nous, manque de louper la marche. Les courageux premiers rangs se reculent. Elle est déjà à l’autre bout où les deux danseuses l’empêchent de se manger le mur du fond. Elle tombe dans leurs bras. S’arrête. Relève sa main. Fait encore mine de la découvrir. Puis elle lève la jambe, pas très haut. Elle tente l’entrechat, part sur le côté.

Tout  le monde retient sa respiration.

Elle s’approche dangereusement du bord…

Va t’elle se vautrer ?

Faut-il la prévenir ?

Ne serait-ce pas gâcher le charme du spectacle ?

Elle trébuche, tombe, heureusement, pas de très haut. A peine une marche. Elle reprend la danse, sans retrouver la scène. Elle tourne sur elle-même, manque de se prendre un extincteur. Certains se reculent pour ne pas se faire percuter, le moniteur hésite à baisser la musique, elle s’arrête. Laisse tomber sa main. Puis l’autre. Et s’assoit sur le sol, la tête dans les pieds de ses camarades.

On hésite un peu.

Puis quelqu’un applaudit.

Une fille sûrement.

L’applaudissement devient communicatif.

Tout le monde s’y met.

On a beau être bêtes, on n’est pas bien méchants.

On salue l’exploit.

Elle se relève, salue la foule.

Elle veut remonter sur scène.

Et se vautre sur un tabouret.

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– N’empêche, c’était un beau spectacle

– Merci, vous êtes tellement gentils…

– Tu es faite pour la danse…

– C’est à dire, il faut que je m’entraîne…

– On croit fort en toi…

– Vous êtes tellement…. Vous allez me faire pleurer….

– Et la prochaine fois, tu pourras monter sur une vraie scène ?

– C’est à dire ? Je ne comprends pas…

– Ben, là, t’es pas tombée de haut et …

Pas le temps de finir.

Mon copain s’est fait taper.

Par une fille, assurément.

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