La pêche, la mort, une corneille et du vin blanc.

Il faudrait pas que ces tocards de trentenaires, quadras ou autres quinqas pensent qu’ils ont le monopole sur le marché des RQALC (remises en question à la con). Ils restent avant tout des dixhuitagénaires attardés. C’est drôle de voir comment la « crise de la » s’étend à toutes les tranches d’âge, comme si c’était un phénomène local et universel alors que  c’est plutôt global et propre à notre époque.

On commence par l’enfant terrible qui mènera vers l’adolescent con, on en sort vers les 25 ans pour mieux rentrer dans la crise de la trentaine à 28 ans. Arrive la mid-life crisis à 35 ans, on respire un coup, on plonge dans le bouillon de la quarantaine et à peine a-t-on réalisé qu’en fait on ne l’a jamais aimée que la cinquantaine approche. La suite, j’ai oublié, Alzheimer.

Bref, 18 ans, c’est l’âge que j’ai et pour ma première session d’unif, j’ai cru bon m’éloigner de la civilisation pour faire semblant de réviser en toute sécurité. J’avais le pressentiment que je ne devais pas aller chez pépé et mamy. Déjà que ça me rappelait des souvenirs et qu’ils me prenaient un peu, dans la poitrine.

Mais alors là c’est le bouquet. Franchement, elle est pas gênée. Cash, alors que je viens de me lever. Je suis à table, je me suis même pas encore brossé les dents et y’a mamy qui tente une approche: « à quoi ça sert de faire des prières mon petit? Regarde un peu tous les malheurs qu’on a ici… ».

Alors j’essaye de ne pas l’entendre, je reste concentré sur mon journal et mon café, peut-être qu’elle va penser que je suis absorbé par la lecture d’un article fort intéressant. Mais non, certains vieux aiment parler, même tout seuls.

Alors elle continue. « Mais les jeunes, enfin toi, tu penses qu’on a un Dieu ? Oui quand même ?! Ou une force supérieure comme ils disent ? ».

Là, je lève quand même les yeux de mon journal et je lui lance un drôle de regard. Parce qu’on ne peut quand même pas lancer un regard de haine à sa mamy à 10h du matin, même si le coeur y est, alors ça donne un regard bizarre.

– J’ai regardé une émission sur le créationnisme l’autre soir. Ils racontaient donc que Dieu avait créé Adam, comme ça, et qu’ensuite il avait créé Eve à partir d’une des côtes d’Adam. C’est une théorie très en vogue. Ça vient d’Amérique je crois.

Bon… Je ferme un peu les yeux, j’inspire, puis je lui réponds, parce que je vois qu’elle commence à s’énerver et c’est pas bon pour sa tension.

– Bin écoute mamy, ce n’est vraiment pas scientifique tu vois ! C’est l’évolution, tout ça, tu vois la préhistoire, le .. le singe et tout là…

Là, on voit qu’elle y a déjà pensé, parce qu’elle me répond très vite.
– Oui le singe, tu crois vraiment qu’on vient du singe? elle me demande ça naïvement, enfin sans trop y croire mais pas sur le ton de l’ironie.
Alors après elle se lève et prend une posture de singe, elle laisse pendre ses bras, plie un peu le dos en avant.
Là elle commence vraiment à m’énerver. Mon cœur commence à battre un peu trop vite.
 Elle continue.
– Et alors comment ça se fait qu’on puisse parler ?
Là je sens que je peux m’engouffrer dans quelque chose.
– Ah ça mamy c’est l’évolution, les cordes vocales, etc.. 
Je ne sais plus trop ce que j’ai dit, mais cela avait une certaine cohérence. Puis j’en rajoutais un peu.
– Non ça je sais, mais je veux dire se parler, entre nous, nous comprendre, qu’est-ce qui fait ça?

Je commençais à avoir vraiment envie de craquer.

– Tu crois quand même qu’on a une âme?

– TA GUEULE!

Non, en fait je n’ai pas dit ça, parce qu’on ne dit pas de fermer sa gueule à sa mamy. Alors j’ai dit que je ne savais pas, et pour le Dieu non plus d’ailleurs, ni pour le singe. Que j’essayais de ne pas trop y penser, enfin que peut-être quoi, j’en savais rien moi. J’en sais rien, voilà ce que j’ai dit.

Alors elle m’a regardé avec ses yeux de poissons, et moi aussi un peu, je me suis regardé avec des yeux de poissons. Elle avait l’air d’être triste pour moi un peu, mais je voyais bien qu’elle ne savait pas trop non plus pour elle.

– Et alors, quand on meurt, on meurt tu crois? Qu’il n’y a rien?
- … je sais pas moi mamy… des souvenirs pour les autres…
- Moi je crois qu’il faut toujours bien se conduire, on ne sait jamais ce qui il y aura dans l’au-delà! Moi j’ai toujours fait les choses comme il fallait! Puis je donne beaucoup, chaque année, au Père Damien, pour le cancer, tout ça.

Là je vois qu’elle a des arrière-pensées. Je vois ça, et je l’entends, parce que elle fait un peu la tronche là quand même. Donc j’attends.

– Mais à quoi ça sert tout ça ? Tous les soirs je prie, je récite des prières, j’en lis, je me suis toujours bien comportée… et… on a pas été épargnés pourtant ! On en a eu des misères !

Et quand elle dit ça je vois des larmes qui perlent au coin de ses yeux fatigués, et puis sa voix qui s’emballe un peu, qui monte un peu dans les aigus. Elle continue. Je sens qu’elle va me parler de son frère qui est mort à vingt ans, alors qu’elle en avait quatorze. Voilà, elle le fait là.

– Je me rappelle de l’homélie du curé quand Félicien est mort. Il avait dit: « Mettez un enfant dans un jardin rempli de fleurs, il cueillera la plus belle. Aujourd’hui c’est ce que notre Seigneur a fait. ». Tu te rends compte! J’étais fâchée contre le curé en rentrant, je trouvais ça dégueulasse!

Je ne l’avais pas souvent entendue dire le mot dégueulasse. Elle a retiré ses lunettes pour me dire tout ça, et s’essuie un peu les yeux.
Je suis toujours aussi incapable de prononcer la moindre parole. J’ai envie de me lever et de partir en courant le plus loin possible.

– Mais avec maman je n’avais pas intérêt à dire du mal du curé. Elle était très croyante. Elle ne se posait pas de question, elle n’avait pas besoin de voir.

Je suis tétanisé, je ne sais plus quoi faire. Je me lève sans un mot et je remonte dans la chambre.
Là, ça ne va pas. J’ai toujours les yeux de poisson.
Je fume une cigarette par la fenêtre, en faisant attention à ce que la fumée ne rentre pas trop dans la chambre. Quelle connasse j’ai envie de penser, mais c’est pas vrai, ça serait un peu facile. 
Mais alors y’a toutes ses questions qui se sont imprimées dans ma tête. J’essaye de peser le pour et le contre, de faire des hypothèses, des suppositions, de poser des variables et de les éliminer ensuite et enfin de tirer des conclusions, mais ça ne marche pas évidemment. Même pas le début de la queue d’un bout de réponse.
Alors c’est tout ce que j’ai au fond.. comme certitude je veux dire. « je sais pas, moi ». Comme si ça ne me concernait pas vraiment.

Dans la chambre que j’occupe il y a une corneille empaillée. Elle a la tête penchée, à la manière des corneilles justement. Et elle regarde un escargot, qu’on a collé sur le bout de bois sur lequel l’oiseau est perché. Il n’est pas empaillé évidemment, mais il est très réaliste, c’est une vraie coquille et le corps est en plastoque.
Au départ la bête était sur l’appui de fenêtre. Je l’ai essayée à un peu toutes les places. Puis finalement elle a atterri sur mon bureau, pratiquement en face de moi.
Je n’ai pas pu m’empêcher de me demander si je pourrais l’avoir, quand ils seront morts, mes grands-parents. J’ai déjà droit à un faisan (avec ses deux faisandeaux qui le suivent) et à une collection de mustélidés. C’est pépé qui nous faisait la répartition quand on était petits. Je n’ai pas souvenir que la corneille ait déjà été attribuée à un de mes cousins.

Là je regarde le plafond. C’est jamais bon de regarder le plafond. Autant regarder le ciel ou les étoiles soutient la comparaison avec les meilleures choses de ce monde, autant le plafond ne m’évoque que des mauvais souvenirs. Mais c’est comme ça, c’est comme de l’hypnose, alors je regarde profondément le plafond, allongé sur mon lit.

– Gamiiin !

C’est pépé qui m’appelle, il est rentré de la pêche. J’ai un peu de mal à m’arracher à ma contemplation mais je descends.
Il rigole… Il me montre son doigt, il s’est planté un hameçon dedans et il n’arrive pas à l’enlever. Il tire un peu dessus pour me montrer et rigole un peu plus quand je détourne la tête, écoeuré.

– Prends la bouteille dans le frigo, je vais m’anesthésier un peu avant que tu ne me l’enlèves!

Alors je prends la bouteille de vin blanc dans le frigo, puis la bouteille de sirop de cassis et je nous sers un verre, à tous les deux. Je m’anesthésie un peu aussi.

Là on parle de la pêche et des truites, du morceau de rivière du voisin. On finit la bouteille et puis on va s’affaler dans les canapés et on regarde l’étape du Giro. Garzelli est en rose et son équipe contrôle la course, les échappés ont une quinzaine de minutes d’avance et il reste cent trente kilomètres. Les ronflements de pépé me bercent doucement, ma poitrine se détend un peu, je baye aux corneilles.

illustration par t0ad pour voir son site tu cliques sur l’image

2 commentaires

  1. C’est là où je me dis que les RQALC ne concernent peut-être pas les 18naires.

    C’était bien parti mais sur la fin j’me suis fait chier.

    Un peu comme dans ces films (généralement français) où il y a un super bon concept de départ et pis c’est exploité à la sauce vieille France ennuyeuse.
    Bon j’avoue, tu parles de tes grands parents, mais il y a de ces longueuuuuuuuurs

  2. A fond, c’est chiant, long et pathétique. Mais j’aime bien comme on voit encore les grosses ficelles pleine d’espoir naïf, « pour faire beau ». Depuis j’ai surmonté vaillamment mes 18 ans !

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