Une honte très poilue

Par Ranx

– Tu sais, je… enfin, je… bref, samedi soir, si tu fais rien…

– Oui ?

– Ben ça me ferait vachement plaisir… qu’on sorte ensemble… quelque part… enfin pour… manger… d’abord…

– Oui, si tu veux, pas de problème.

– C’est vrai ? Je veux dire…

– Oui. Tu veux qu’on se retrouve quelque part ?

Il s’agit bien entendu d’une histoire ancienne, enterrée, finie, dont la victime n’a peut être même pas dû garder souvenir, ni même avoir conscience. Il faut dire qu’elle ne savait pas, qu’elle ne pouvait pas savoir, qu’elle n’a rien du comprendre….

– Ben chez toi ou…

– Ou ?

– Ou on peut se retrouver au restaurant, si tu veux (ouais, c’est bien, c’est neutre, le restaurant pour commencer).

Je m’étais déjà fait une idée de la soirée.  Manger, échanger quelques banalités, quelques caresses furtives (tu sens pas comme du désir ?) puis appuyées (oui, c’est moi et j’ai furieusement envie).  Se retenir jusqu’à chez elle. Faire l’amour pendant trois jours. Tester des trucs incroyables. Reprendre son souffle. Boire une limonade en regardant les autres gens du haut de sa fenêtre. Philosopher en testant son shampoing. Manger un peu.  Regarder un bête programme tv. Et baiser encore parce que ça faisait longtemps.

– Hello

Saluuut…

– ça fait longtemps que tu m’attends ?

– Nooon, je suis arrivé, y a à peine cinq minutes…

On s’était rencontrés à un atelier de dessin. Le genre d’endroit où l’on dessine des poires, des pommes, des bananes, des pamplemousses et des concombres. Tout sauf du nu. On se dévorait des yeux. Il n’y avait aucun doute. Il n’y avait que de l’envie. Suffisait d’inviter. C’était chose faite. J’avais donc tout prévu…

– Tu connais bien les restaus dans le coin ?

– Je… oui… je….

Tout, sauf ça…

– Enfin… des…. oui… non… en fait…

Ses Moonboots poilus.

– Non, ça… je… Plus faim d’un coup…

Petit cours de Tue L’amour

Leçon 69

Les Moonboots en ville

(poilus et sans neige)

Mesdames, vous rêvez d’une vraie soirée restaurant avec un gentleman, un homme qui ne tentera pas de vous sauter dessus dés la première rencontre (si tant est qu’il y en est ensuite une deuxième), portez donc nos formidables Moonboots à poils blancs. Chaud à l’intérieur, laid à l’extérieur, cette magnifique paire de bottes moches annihilera tout désir chez votre interlocuteur qui se concentrera enfin sur votre discussion (et très probablement sur le cadran de sa montre). Pour optimiser l’effet Tue l’Amour, n’hésitez pas à les porter alors qu’il n’y a pas un soupçon de neige dans les rues.

Vous souhaitez faire du seins nus l’été sans être importunée ? Portez-les à la plage (mais attention à les enlever avant d’aller nager).

Le Moonboots à poils blancs est l’ami des femmes seules qui comptent bien le rester. L’effet peut-être décupler avec un jogging rose surtout si vous ne faites jamais de sport.

– Sinon, ils font des crêpes là bas.

– Des crêpes, pourquoi faire ?

– Ben… pour manger…

Qu’est ce qui lui a pris ?

– Ah… manger… oui, manger c’est bien. Quand on mange, on ne… enfin… Oui..

Faut que je pense à autre chose.

– ça me va… au poil…

Je peux pas. Elle a des cuisses de Chewbacca. Je peux pas.

– Bon, on y va ? Tu fais une drôle de tête…

– Je sais. Tout le monde me le dit. « Ah, quelle drôle de tête, dis donc »

Y a même pas un gramme de neige. Qu’est ce qu’elle fout avec ses trucs aux pieds ?

– Et c’est vrai que parfois ma tête est drôle… très très drôle…

Pourquoi pas des raquettes ou un traineau pendant qu’on y est ?

– Va pour des crêpes alors. J’ai une faim de loup…

Et des pieds d’ours. Je refoule mon problème un moment. Nous entrons dans le restaurant.  J’écoute sa discussion…

– Tu vois, moi je vais à ce cours parce que j’aime bien le dessin…

En mangeant une crêpe…

– Mais bon, c’est dommage, on ne dessine que des fruits…

puis une autre.

– Des fois, j’aimerais qu’il y ai d’autres modèles..

Puis encore une autre.

– Puis y a pas beaucoup de jeunes…

Et puis une autre encore…

Enfin, à part toi…

Ma tactique est simple.  Il faut qu’elle mange trop, qu’elle n’ai plus envie. Qu’elle se dise que c’est de sa faute. La gourmandise, elle ne résiste pas. Elle n’en peut plus, elle n’aurait pas dû. Elle connait ses limites mais elle n’a pas résisté. Elle s’en veut, c’est dommage, mais c’est comme ça. En attendant, je fais semblant de l’écouter et je l’empiffre…

Tu veux une autre crêpe ?

J’essaie d’oublier ses Moonboots mais rien n’y fait. Je me dis que normalement, pour un premier rendez vous, on essaie de se soigner un minimum. Moi-même, j’ai mis un tee shirt propre avec mon jeans de la semaine. Je ne demande pas grand chose. Pas la robe de soirée, non. Mais bon, dans ma tête, elle aurait dû se préparer, faire un minimum d’effort. Peut être même s’épiler simplement. Tout sauf ces Bibifocs morts qu’elle porte nonchalamment comme s’il fallait rajouter des touffes aux jambes pour se donner l’air sexy.

– Je peux aussi recommander du cidre, si tu veux…

Elle n’a même pas l’air de se rendre compte. Pour elle, c’est normal. Des Moonboots en pleine automne, allons donc. C’est du dernier chic… En Alaska.

– Non merci, j’ai déjà trop abusé….

Dans quel état d’esprit pervers il faut être ? Si ça se trouve, c’est un test. Si je passe les chaussures, j’aurais ensuite le pyjama en pilou. Ou elle est poilue de partout et elle essaie juste de me préparer.

–  J’habite pas loin, si tu veux, on pourrait…

– …Prendre un dessert ici, oui. Ils ont de très bonnes glaces à ce que je vois… Tu prends quoi, toi ?

Ou alors elle a trouvé quelqu’un. Elle n’ose pas me le dire mais elle a mis ses bottes pour que je n’insiste pas.

– Je te dis, j’ai plus faim…

– Sûre sûre ?

J’essaie de me concentrer sur autre chose. Ses sourcils par exemple. Ils sont énormes, noirs et très fournis. Je n’aurais jamais fait attention sans ces maudites….

– Vraiment, je peux plus. Mais si tu passes chez moi…

Vite, ma phrase Joker, celle qui indique la sortie.  Attention, en deux mots…

– Bon ben

L’Actor Studio présente :

le Lâche des Grands Soirs

– J’suis crevé… J’ai pas arrêté aujourd’hui… Quelle heure il est… Ouch… Dis donc, dis donc. Si tard que ça… Avec toutes ces crêpes, j’ai rien vu passer… ça filoche, faut que j’y aille. Demain, c’est réunion de famille. Je me lève tôt… Mais c’était chouette. Faudra qu’on se refasse ça. C’était une bonne soirée. Très bonne même. Je suis content qu’on se soit vus ailleurs qu’au cours hebdomadaire. C’est bien de se connaître. On a rarement l’occasion. J’ai adoré. On se fait la bise. Et puis ben… au prochain cours. J’adore tes desseins. Change rien. Je file. Chusss…

Au final, je ne suis jamais retourné à ce cours de dessins. Marre de dessiner des fruits avec des personnes âgés. Plus l’envie. Peur de voir l’une d’entre elles servir de modèle.

J’ai préféré abandonner. Je m’en suis voulu de ne pas lui avoir dit d’emblée. Après tout, une faute de gout, ça peut arriver. Et cette histoire, c’était la goutte d’eau dans un moment de désert affectif. Une goutte d’eau avec des poils, certes. Mais une goutte quand même. J’aurais pu être rassasié. J’ai préféré continuer.

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6 commentaires

  1. Oui bien sûr, la vie est un porno. On baise d’abord et parfois, on se rhabille pour discuter. On ne t’a jamais dit que parfois, avant de coucher avec les gens, il faut les rencontrer voire même discuter avec, s’intéresser bref… ça prend du temps et de l’implication.

    Sinon c’est difficile dans la rue de dire à quelqu’un « tes bottes sont franchement laides, ça me coupe vraiment l’envie, retire les ». Juste une question de pratique.

    « Tout ce flan pour des bottes? » Je crois qu’on a tous un ou des éléments tue l’amour. Et oui, tout ce flan pour des bottes (enfin toutes ces crêpes). Mais remplace le mot « bottes » par le mot « jogging » et tu auras à peu près la même histoire. A moins que tu penses qu’il faille dire « Retire ton jogging » pour que la personne s’exécute et reparte cul nu dans la rue avec le sourire.

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