Je râle donc je suis

Leurs pensées sont des phares et nous les lapins tétanisés sur l’autoroute des informations. De leur cabine de 30 tonnes de matière grise supérieure ils nous toisent, nous aplatissent, ils nous assomment.

Ils sont là. Ils sont nombreux, ou peut-être pas tant que ça mais à toutes les tribunes, enserrant les balustrades de leurs loges réservées. Les intellectuels français littérâlent en capitales. En pleines ou demies-pages, d’interviews en chroniques, d’analyses en épais volumes bouffeurs de forêts ces grands hommes de l’esprit ventilent leurs consciences aiguës en accents circonspects et graves, génies sans gêne morigénants.

On les reconnaît de suite à la photo en médaillon. Ils ont le cheveu chauffé à blanc auréolant un front haut et soucieux, la narine énervée, l’œil décerné, la lèvre pinçante et le menton de circonstance. Ils vous fixent en tête de cette feuille de leurs mots, de coin, de dessus. Oiseaux de proue palmés, véritables aigles antiques, ils sont intelligents puisqu’ils en ont l’air (morale de secours: on se contente de pneu).

Leurs perchoirs sont mérités: jabots de diplômes ornés, crânes bien lestés, becs plus ultra, chant exercé. Ils soufflent dans leurs chaires. Ils enseignent, dégoût à dégoût. D’un monde déjà écorché ils dépècent avec panache les excès. Leurs causes sont les bonnes, forcément, leurs coups les justes, incontestablement. Ils ont les courroux-coucous faisant nid de tout -isme, l’outrage lettré de maîtres la morale, pros-fesseurs distribuant les mauvais points-points. Ils ont les plumes au QI, les ailes en éventail et croassent au-dessus de nos abîmes, mais comme ils manquent de légèreté (*). Poulets élevés au chagrin, austères piverts, oies du Capital, paons éhontés aux Panthéons de l’êthos, orfraies et marabouts, nos bécassandres.

Brillez pour nous!
Guidez-nous dans nos ténèbres, flagellez-nous de vos lignes savantes, pour nous soulager de notre bêtise, pissez vos potions de lumière (car vos vessies sont lanternes).

Puis le devoir et la fonction l’imposent, de pisser dru et souvent: il faut marquer son territoire, le remarquer aux besoins, continuellement, circulairement. Il n’y a pas de petite miction. Et il faut en noircir des pages pour éclairer notre chemin, et l’azur encombré, et mener le peuple à leur salut. Oui, s’ils tournent ainsi dans les hautes sphères ce n’est pas seulement pour arrondir leurs fins de mois et rectifier nos débuts de pensées mais aussi, mais surtout pour faire circuler notre voix, nos désirs et revendications, notre volonté souveraine. Nous le bon peuple. Nous les malmenés dont le nom est usurpé par tant de puissants, politiques, publicitaires et sondeurs, sophistes de tous poils. Devant tant d’abnégation de la part de nos disants philosophes, il y a de quoi rester interdit.

* Cette phrase aussi d’ailleurs

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