Psyconthérapeute (épisode 1)

Je revois encore le reflet de mon visage sur la vitre du TGV m’entraînant vers une nouvelle vie. Un avenir vide et incertain s’ouvre à moi avec toute l’émulation et la peur qu’il comporte.
Au loin, les lumières oranges des lampadaires dessinent des constellations sur le flanc des collines. La nuit est jeune, et moi je me sens fou.

Dans ma tête, les idées s’entremêlent tellement qu’elles finissent par s’autodétruire, la fusion du rien. Je tente le tout pour le tout, laissant derrière moi tout ceux que j’aime.
Paris, cœur de mes espoirs, ville providence, mon Valhalla, mon fantasme, la femme parfaite, je te découvrirai avec passion et minutie. Tu es le corps d’une femme offerte, les yeux révulsés dans l’orgasme naissant, abandonnée à l’amant vigoureux que je serai pour toi. Paris : tu es à moi !

6 ans plus tard

Les épaules rentrées, la tête basse, recroquevillé sur une frêle chaise en bois, je regarde mes doigts faire des nœuds. Devant moi, une petite femme au cheveux courts fixe l’écran de son ordinateur, la souris cliquant difficilement. Une lumière tamisée dévoile au fond de la pièce un lit recouvert d’un plaid en patchwork que la grand-mère de sa grand-mère a dû filer à sa mère avant d’en hériter à son tour.

Je repense à ce moment, où, seul, je débarquais dans la grande ville. Je me rappelle ce jeune mec, rempli d’un enthousiasme naïf. Naïf, c’est le mot juste. Et, aujourd’hui, à ce moment précis, je suis en pleine dépression, impressionnante de pression, pressant mon précieux prisme de la réussite à s’enfoncer dans une lourde introspection. De ma propre initiative, je suis venu ici, chez un psy. Dans un dernier sursaut de dignité, je tente de me retrouver, moi l’intrépide provincial. Je ne sais pas trop à quoi m’attendre. Comme un enfant qui passerait sa première visite médicale, je suis gêné et intimidé.

La psy en question, finit de remplir un formulaire sur son ordinateur avant de se retourner vers moi. Sans me regarder, elle me dit : « Je vous écoute ».

Silence du moi intérieur. C’est la première fois que je fais une telle démarche et je ne sais pas ce qu’il faut dire, bah si : je vais lui dire que je ne sais pas ce qu’il faut dire.

Je le fais. Instant silencieux et regard que je veux imaginer affectueux. Ce silence est largement suffisant pour que mon cerveau (extraordinaire en temps normal) comprenne qu’elle en demande un peu plus et que, bon, va falloir te démerder mon grand, ouvrir ta bouche et sortir des maux.

Je lui dis que j’ai un peu honte d’être ici, que je me sens mal, mais que je ne sais pas pourquoi, que mon amour m’a quitté…. que mon père… que ma mère… que mon boulot… que ma vie… Bref, ma langue se délie si bien que rien n’a de sens. Les mots viennent sans demander la permission, je ne maîtrise plus, victime du trop plein. Je me vidange de mon mal-être.

Elle note sans broncher.
Au bout d’une bonne demi-heure, elle relève enfin la tête dans ma direction. Elle esquisse un semblant de sourire sur son visage pourtant inexpressif. « Vous êtes malade monsieur » m’affirme-t-elle.

Moi, essoufflé par ce « sprint » verbal, j’en reste, tu sais quoi ? Sans voix ! L’évidence de sa réponse me laisse un sourcil en circonflexe de circonspection. Voyons la suite.

« Paris est une ville difficile, impersonnelle, et rude quand on n’est pas habitué… » m’assure t-elle
« … Mouai, j’en ai fait le constat, c’est ce qui m’amène chez vous. » Que je suis sarcastique !

« Mais, vous n’avez pas des amis à Paris ? » s’exclame-t-elle d’un air de dire « Mais, putain, tu crains ! » Je me sentais déjà bizarre en arrivant, là, je me sens carrément en danger de « désocialisation » complète.
« Euuuh. je connais beaucoup de monde, mais, on ne se voit qu’uniquement sur rendez-vous. Et, en fait, pas très souvent. Vous savez, à mon âge, beaucoup se marient ou ont des enfants… ils sortent peu ». Bref, je bredouille. Je n’ai pas tellement d’explications, Paris, c’est comme ça, point final, elle devrait le savoir ça, merde !

« Mmmm.. je vois » elle note à nouveau.
« Vous connaissez OVS ? » me demande-t-elle sérieusement. Alors, « On Va Sortir », pour ceux qui ne connaissent pas, c’est un site pour faire des sorties avec tes voisins (ou pas).
Je lui réponds que oui et depuis longtemps mais que ce n’est pas mon truc.

« Aaaah ! Mais, il faut que vous vous inscriviez à une sortie sur OVS ! Je vous assure que c’est une première étape à passer. On en reparle la prochaine fois et moi je vous dis que… »
Je me demande si elle ne se fout pas de ma gueule, je ne vais pas débourser 75 euros pour qu’on m’inscrive sur un site de rencontre quand même !

« Disons que… j’ai un état d’esprit particulier, un peu « underground », vous voyez ? Donc, les sorties roller à Bastoche et match de rugby au FitzPatrick, très peu pour moi. » Je tente ce subterfuge foireux afin de lui faire entendre le grand NON qui gronde dans le tréfonds de mon âme, mais qui reste à l’affût d’une éventuelle évacuation.

« Vous vous sentez donc au-dessus des autres culturellement ? »
« Mais non, rien à voir, c’est juste que j’ai regardé plusieurs fois les sorties, je n’en trouve pas qui m’intéressent et le principe me déprime encore plus. J’ai l’impression d’être un assisté de l’amitié avec c’te connerie de site ! » Connerie de site, oui, ça me chatouille de l’envoyer paître, j’imaginais ce rendez-vous comme un échange, un exutoire, la naissance d’une solution, un premier pas vers la liberté mentale…. NON ! Encore.

« Bon écoutez, nous allons nous revoir dans un mois, pendant ce temps, je vous donne un traitement d’antidépresseur à prendre tout les jours, je vous prescris un livre à lire absolument « S’affirmer et communiquer » du Dr Peter Zboubignard de Montréal… (j’ai perdu le fil, je la regarde, hagard, ne percevant plus aucun son)…
ça vous fera 75 euros ! »

« Mais, je n’aime pas les cachets moi, je veux juste parler, et me sentir mieux… » Je refuse encore de croire que j’ai besoin d’aide, les cachets, ça non ! Ô grand jamais, je n’ai nul besoin de tels artifices pour me refondre une personnalité de platine (le plomb c’était trop cheap, l’or too much).

« Ecoutez, il ne faut pas vous inquiéter, vous en avez besoin, et ce n’est plus les cachets d’un autre temps où l’on assommait les gens. Je vous prescris un truc léger. » Il n’y a apparemment pas d’autres issues.

Toujours sans voix, groggy et désorienté, je sors mon chéquier lentement, et règle le docteur ès psychiatrie comportementale.

Dans la rue, je retrouve enfin de l’air, je remplis mes poumons et je revis. Je me mets à rire tout seul en repensant à cet entretien, un fou rire nerveux, incontrôlable, libérateur. Des larmes chevauchent mes paupières, et je ris de plus belle. Je me sens con. Une heure, une heure de dialogue de sourds entre moi et cette psy qui m’ a vendu un livre, un compte sur un site de rencontre, et des pilules magiques.

Sur le trottoir mouillé, mes pas se posent sans bruit. Je marche lentement en regardant le ciel recouvert de nuages colorés d’orange par les lampadaires de la ville. La nuit est jeune et moi je me sens fou.

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