Dépôt de plainte : mode d’emploi

Vous dire combien je m’en veux de m’être pris une telle cuite et de m’être endormi dans le métro pour me faire vider les poches, ne vous apporterait aucun sentiment d’empathie à mon égard. Ça arrive à tout le monde, vous le savez ! Et encore, moi, mon agresseur a eu la décence de ne pas me réveiller et de me laisser cuver tranquillement. Récit.

Alors que je m’étire et que je baille une dizaine de stations trop loin de mon arrêt, je regarde les gens autour de moi, ils sont flous. Le vrombissement continu de la vie me donne le tournis, faut que je sorte au plus vite et que je fasse demi-tour, mon lit me manque. Il fait jour, je me demande quelle heure il est? Je plonge ma main dans mon pantalon pour y chercher mon téléphone, et je ne le trouve pas. Réflexe pavlovien, je mets mes deux mains sur ma poitrine et je constate que je ne sens plus que mes côtes. Poches intérieures ouvertes au cutter ou à la lame de rasoir. On m’a dépouillé !

Je suis dégoûté, mais pas plus énervé que ça. Je reste pacifique et philosophe. Je prends conscience en retrouvant les usages de la réalité que mes poches sont totalement vides… Putain mes clés ! Vite ! Faut que je file au commissariat le plus proche, en l’occurrence, celui du XIVe arrondissement de Paris.

La sentinelle, qui doit s’emmerder grave dans sa cabine en vieux plastique jaunissant, me voit arriver en titubant. « Me suis fait volé, moi, papiers siouplé, téléphone a pu, please help I am mongolito… » D’un signe du doigt, il m’indique que « l’entrée, c’est par là-bas ». J’y vais tant bien que mal.

À l’intérieur, c’est moche, vieux, très commissariat français quoi, avec un comptoir vert foncé, du carrelage petit format marronnasse à points blancs, tacheté de noir, une grosse horloge sale, translucide, laisse apparaître des aiguilles moches elles aussi.

Un jeune mec en uniforme à l’accueil ne m’accueille pas. Il discute de pain au chocolat avec une « collègue » qui elle est en civil. Je m’approche pour leur montrer que j’existe. La blonde si vile me regarde. « Bonjour ! », me dit-elle assez froidement car je viens de bousiller le moment suspens où son collègue allait lui dévoiler si oui ou non, il dit chocolatine ou pain au chocolat.

– « Voilà, je viens de me faire voler mes affaires dans le métro et je… »

– « Installez-vous au bureau à droite pour les plaintes », me coupe-t-elle.

À droite donc, une pièce sombre et crade héberge des gens tristes et énervés. Je ne tiens pas en place, je retourne voir les linguistes de la viennoiserie. « Excusez-moi ! J’insiste, mais le mec, il a aussi mes clés et il a mon adresse, est-il possible d’envoyer une patrouille pour voir s’il n’y a pas eu cambriolage ? »

La femme flic : « Vous voulez faire quoi Monsieur ? Vous voulez porter plainte ou rentrer chez vous ? » me répond-elle sèchement.

– « Je disais ça parce que ça me paraissait logique de vous le dire. »

– « Oui, mais Monsieur, nous sommes dimanche et le dimanche, nous sommes en effectif restreint, donc pas de patrouille. »

Éloge de la consternation, mon visage lui rend hommage. Je me dis que soit, elle me prend pour un abruti, soit les forces de l’ordre en France sont vraiment très mal en point. Elle lit dans mes yeux mon désarroi. « Bon, ok, je vous prends tout de suite. Suivez-moi ! » Pas très avenante, mais le cœur à l’ouvrage.

On traverse un couloir et j’aperçois par les portes entrouvertes, l’insalubrité du lieu. C’est eux que je plains pour le coup. Elle me fait rentrer dans une petite pièce remplie par trois bureaux recouverts de dossiers, et m’invite à m’asseoir. Sur les murs, des posters de policiers, marchant dans la rue. Des photos moches, certainement pas faites par un photographe. Toutes en noir et blanc, pisseuses et plates, cachetées d’un logo « Alliance ». Sur certaines, des phrases en typo « comics sans » sur lesquels on peut lire « Notre engagement, c’est notre passion ! ».

« Bon nous allons relater les faits, alors vous êtes Môssieur… ? » C’est fou à quel point, elles ne sont pas sexy les policières avec leur air énervé, déshumanisé, administratif et didactique.

La plainte est déposée, j’ai l’impression que ça ne sert à rien, que le service administratif et bien huilé, que cette plainte ne servira que pour faciliter mes différents remboursements, d’ailleurs elle me le confirme.

À quoi je m’attendais ? Un café chaud, un petit câlinou et une limousine bleue gendarme avec des hôtesses de la paix à l’intérieur ? Non, Brigitte, elle est là pour faire son taf. C’est dimanche, ses gosses lui manquent, et toi tu pues l’alcool. Entre deux relents de rhum et de phrases parcellaires, t’es loin de lui apporter du rêve et d’illuminer sa journée dans son bureau pourri.

On se dit au revoir, je me retourne et tombe nez à nez avec une grande affiche des « 4 fantastiques ». Au-dessus des personnages, on a écrit des noms. « Sauterelle », « Nono », « Champion » et je ne sais quoi. Elle me suit et s’arrête à mi-chemin pour exclamer un « SUIVAAAANT » en direction de la salle d’attente.

Exténué, je rentre chez moi, la porte est ouverte…

5 commentaires

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *


*