Fuis moi je te suis


(suite des (més)aventures de Sylvain)

Et si finalement la solution était d’être fidèle, envers et contre tout ?

Jamais Sylvain n’aurait osé imaginer la simple éventualité absurde de se poser cette question ridicule il y a encore deux semaines. Mais après le monumental échec de sa soirée de Saint-Valentin, le plus cuisant depuis sa naissance, non, depuis la nuit des temps, il traverse une période trouble de remise en question qui le torture, l’empêchant même de se concentrer sur son travail ou ce parcours de golf qu’il connaît comme sa poche.

C’est à se cogner la tête contre les murs. Assis à son bureau, le front suant à grosses gouttes lourdement posé sur la marqueterie en rinceaux d’étain et écailles de tortue du 19ème siècle, les bras ballants, Sylvain se repasse en boucle les images du désastre, essayant de toutes ses forces de modifier le scénario, de changer le passé, en vain. Pourtant, le moindre détail avait été étudié, soigné, peaufiné, des nuits blanches d’angoisses et de calculs sans fin pour ne rien laisser au hasard et que cette Saint-Valentin soit celle de la reconquête de sa femme très éprouvée par ses multiples frasques. Il a tout fait, tout donné, tout.

Il l’a invitée au restaurant seule, sans ses deux maîtresses, ce qui est plutôt une marque de respect et d’attention. Il lui a offert ce superbe porte clé en diamant, enfin le plastique brut y ressemblait à s’y méprendre, en forme de cœur, symbole de son amour, acheté dans un tout à dix balles. Il lui a payé le dîner, et même un verre de vin en plus du menu à 26 euros, alors qu’un gros radin l’aurait laissée à l’eau. Sincèrement, en essayant d’être le plus objectif possible, qu’a-t-il à se reprocher qui justifie qu’elle le foute dehors en le traitant de tous les noms sans même un slip de rechange ? Et ses meilleurs clubs qui sont restés coincés là-bas, quelle merde.

Tout ça pour une simple bourde qu’elle aurait pu faire semblant d’ignorer si elle était un peu fine et reconnaissante. En écoutant Demande-moi la lune de Marc Lavoine, sa chanson préférée, il lui a pris la main. Comme prévu, ravagée par l’émotion, elle pleurait d’amour et de bonheur. Galant, il n’a pas souligné que le rimmel qui coulait sur la crème anglaise 1) c’est moche 2) c’est pas bon. Non, il a continué à sourire en se forçant à la regarder tendrement, tout en lui caressant les doigts. Puis, pour définitivement se l’attacher et obtenir le pardon tant désiré, il s’est penché vers elle, et a prononcé d’une voix suave et passionnée : « Christine, je t’aime, tu sais ». Un instant d’éternité.

Presque immédiatement, il a ressenti quelque chose d’étrange, comme s’il avait dit une connerie mais sans comprendre laquelle. C’est seulement quand il s’est pris un verre de vin dans la face et deux assiettes de crème anglaise sur les genoux qu’il a eu le déclic. Trempé et visqueux, il s’est brusquement levé pour tenter de la retenir, et alors qu’elle enfilait son manteau près de l’entrée, il a hurlé : « Sandrine, je t’aime, je voulais dire Sandrine, mais attends, qu’est-ce que tu t’imagines, reviens, je vais tout t’expliquer….c’est la fatigue, merde ! ».

Elle a claqué la porte sans même dire au revoir aux serveurs. Tous ces couples qui le mataient avec dédain, surtout les femmes, ou avec compassion, surtout les hommes, il en tremble encore d’humiliation. Lorsqu’il est rentré juste après, elle ne lui a pas laissé prendre de douche, et lui a simplement hurlé à travers la porte de se casser, qu’elle ne voulait plus le voir, que là c’était fini, vraiment, connard, mariage de merde, va te faire foutre.

Choqué, il est parti en quête de bras consolateurs chez Christine. Qui était avec son autre amant. Salope ! Quant à Laura, sans scrupules, elle l’avait largué le même jour pendant le déjeuner, en balançant le porte clé dans le caniveau, ça n’augurait déjà rien de bon, et c’est peut-être cette rupture brutale qui l’a déconcentré pour son dîner. Quelle conne cette Laura. Elle imaginait quoi, qu’il allait lui offrir un vrai cœur en diamant ? Affligé, il part tout seul dans un rire amer, rauque et souffreteux.

Depuis, il en est réduit à dormir sur le canapé de son bureau, mais ses clubs lui manquent. Et chose étrange, sa femme aussi. Plus étrange encore, il ne se trompe plus de prénom en pensant à elle. Depuis qu’elle refuse de le voir et de lui parler, il guette le cœur battant chaque coup de fil, chaque SMS comme au début de leur histoire. Il ne pense même plus à draguer d’autres femmes. Il ne rêve que d’elle, ses jambes parfaites, son sourire mutin, ses longs cils et ses yeux de biche. Mais pourquoi a-t-il eu besoin d’aller voir ailleurs, il a tout foutu en l’air alors que c’est elle qu’il aime, quel abruti.

Trois fois, il tape son front contre son bureau. C’est elle et elle seule qu’il veut, maintenant il le sait. Si ça se trouve, en ce moment, un homme, chez eux, la serre dans ses bras, lui susurre des mots tendres, et ensuite, sur leur lit…NON, NON, NON !

Il n’a jamais autant souffert, bordel. Pour la 798ème fois de la journée, il attrape son iPhone pour vérifier les SMS. Rien, RIEN, RIEN !!

Le ventre laminé d’angoisse et de douleur, les larmes aux yeux, il hulule comme une chouette sur sa branche, éclairé par la seule lueur de la lune dans cette nuit épaisse et mélancolique, mais personne ne lui répond.

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