Le pays du recrutement merveilleux

– Quelle est votre motivation pour venir ici ?

– Disons que j’ai quelques années d’expériences dans le commerce, ayant été manager d’une équipe de quinze personnes dans l’industrie du luxe et négocié plusieurs output deal permettant à la maison mère de mon ancienne entreprise de multiplier les bénéfices par 7.1 pour cent, le tout dans une politique de flux tendues avec des contraintes externes d’import export et les retombées de la bulle spéculative de la Net économie.

Bien entendu, le principe reste toujours le même : un grand sourire, une politesse sans défaut, savoir séduire et présenter, être à l’écoute de la clientèle et représenter la marque avec intelligence. Votre entreprise ayant un capital sympathie du fait de mon enfance, j’ai pensé qu’il serait juste qu’après mon départ de chez B.B and B j’aille proposer mes services à votre secteur pour vous faire bénéficier de mes compétences et optimiser le rendement de votre marché tout en améliorant le service politesse du à votre marque….

– Euh… oui… d’accord. Et vous Ranx, qu’est ce qui vous a motivé ?

– Ben j’ai envoyé mon cv dans votre boutique parce que je cherchais un travail pour l’été. Mais comme on est au mois de novembre, c’est un peu passé alors j’ai fait autre chose. Et puis, vous m’avez répondu. Alors comme je démarre mes études et que j’ai un peu de temps, je me suis dit que ce serait une bonne idée, pour avoir un peu d’argent, surtout si je veux partir de chez moi… Et puis, aussi, euh… non… voilà, c’est tout.

Nous étions deux pour cet entretien. Lui avait mis toutes ses chances de son côté. Habillé e, costume cravate, belle montre, chaussures propres, avec une petite touche fantaisie qui permettait de comprendre que derrière ce déguisement de winner battait un gros coeur d’enfant. Ici et là, des petits Mickeys pour prouver qu’il était prêt à se jeter corps et âme dans le monde magique de la vente-entertainment. Un petit catogan pour rappeler que le rebelle en lui n’est jamais mort.

Moi j’avais mis mes belles baskets et mon costume marin (un tee shirt en fait) que je portais depuis le début de l’adolescence et qui m’allait comme un gant (enfin c’était un tee shirt) et qui, malgré quelques trous de mithes, restait quand même mon compagnon, mon ami, mon doudou de grand dadais dodu (mais vraiment, ça n’était qu’un tee shirt).

En face de nous, une jeune cadre dynamique recruteuse était habillée à l’effigie de la marque maison. Costume ridicule imitation teddy des années 60 bleu pastel avec jupe de pom pom girl grise, baskets blanches, chemise rose et must du must : le prénom écrit sur le devant de la veste. Autant dire que malgré mon peu de tenue, je me sentais quand même e.

– Bien… Vous savez peut être que chez nous, l’apparence est très importante. Nous avons un code sur ce qu’il faut ou non porter. Chez les hommes, par exemple, il ne faut pas de moustaches, ni de barbes car elles font peur aux enfants.

J’étais pourtant persuadé que le père Noël et Gepetto…

– Pareil pour les cheveux, il faut qu’ils soient naturels, ni trop courts, ni trop longs.

Une perle d’angoisse goutte du front de mon camarade et néanmoins concurrent.

– Et pour les femmes, un maquillage discret, des collants chairs, pas de boucles d’oreilles, ni de sous vêtements aguicheurs.

Mon camarade et moi hochons de la tête d’un air entendu. Nous en prenons bonne note. Je m’interroge tout de même. Sait-elle qu’aucun de nous deux n’est une femme ?

– Pour le catogan, bien entendu; je peux le couper, pas de problème, je n’y suis pas attaché. Si vous me passez une paire de ciseaux , je vous le prouve sur le champ…

– Non ce n’est pas nécessaire, vous pourrez faire ça chez vous. Bien messieurs, merci, je prends en compte vos remarques et je vous rappelle.

Elle nous raccompagne à la porte de son 5m2.

– Ah Ranx au fait, j’ai quelque chose d’important à vous demander , si vous pouvez rester deux secondes.

Le winner m’interroge du regard. Doit il m’attendre ? Non non camarade, file prendre le prochain RER. Je ne t’en voudrais pas. La recruteuse ferme la porte et attend d’entendre la porte du bout du couloir se refermer pour continuer.

– Bon, c’est vous qui êtes pris pour la suite. Vous allez maintenant passer un dernier entretien avec un de mes responsables pour savoir si vous êtes apte à rejoindre notre équipe. Le temps que les autres candidats finissent, je vais vous faire patienter en salle d’attente.

Dans ma tête, « salle d’attente » signifie lieu où l’on lit discrètement des magazines féminins, des Match ou des Auto Moto en attendant que le docteur vous dise « c’est à vous ». Or ici, la salle d’attente est dans le noir. Adios, Match, Vogue et autres Femme Actuelle, ici c’est une mini salle de cinéma qui nous permet d’apprécier un formidable documentaire à la Hollywood Stories sur les us et coutumes des cast members d’outre Atlantique.

-Au début, j’avais une appréhension. Je veux dire, c’est quand même le monde de mon enfance et je ne savais pas si je pouvais réussir. L’équipe m’a mis en confiance et depuis, je vis dans le meilleur des mondes.

– Tous les soirs, nous nous retrouvons pour entonner ensemble la chanson de notre groupe. Je sais que de l’extérieur, ça a l’air idiot mais pour nous, c’est plus qu’une chanson, c’est un hymne à notre réussite

– Quand j’ai su que j’étais prise, je me suis dit « Oh My God' », c’est formidable. J’ai dit à ma coloc « pince moi je rêve, je vais travailler chez mickey ». Et elle m’a répondu « Non Janny, ce n’est pas un rêve, tu le mérites » (larmes aux yeux, zoom caméra).

Enfin, on vient me chercher. Pendant mon petit trajet jusqu’au prochain bureau, je fais mon petit bilan sur cette vidéo:

  1. Si je suis embauché, il sera hors de question que je tienne la main de qui que ce soit pour chanter un hymne de groupe à la con. Je suis allergique à la lobotomie de meute, j’aurai un mot de ma mère s’il le faut. Hors de question. Point.
  2. Vouloir trouver un travail, je comprends. Donner le meilleur pour l’obtenir, pourquoi pas. Mais penser que c’est un rêve de travailler dans une entreprise qui vous déguise en préado américain avec un salaire de smic… Autant faire une success story sur l’ascension phénoménale d’un employé promu aux cuisines du Mc Do. Bref, en tant qu’étudiant, je suis un horrible snob et je le revendique. Tant que je n’aurais pas faim, ce boulot sera un job, pas la grande ambition de ma vie.
  3. Je croise les doigts pour avoir un gilet moins moche.

J’arrive enfin dans le nouveau bureau. Cette fois-ci, nous sommes quatre devant un sous-chef trentenaire sympa mais responsable et donc autoritaire. Une autorité bien fragile vu le costume ridicule qu’il porte (toujours ce Teddy bleu pastel avec son prénom dessus). Il nous la joue « gentil flic, méchant flic ». Avec l’autre, ça se passait tranquillou, avec lui, va falloir montrer les dents et prouver qu’on en veut putain de bordel de merde.

– Alors, votre motivation, c’est quoi ?! Toi..

– .. Donnez du rêve aux enfants parce que… .

– Rien à foutre. Toi…

– … Disons que j’aimais bien Rox et Rouky quand j’étais jeu…

– Tu m’ennuies. Toi…

– J’ai eu une expérience dans le textile et…

– Retournes-y. Toi…

– C’est vous qui m’avez contacté.

Je sens que ma phrase fait mouche. Dans sa tête, ça sonne comme un défi. Yeux dans les yeux, le premier qui lâche est une mouillette.

– Alors j’ai répondu.

– Ah ouais…

– Ben ouais…

– Et ça te fait plaisir de travailler pour nous ?

– Ben je sais pas… On est obligés de chanter à la fin ?

– Non, c’est des conneries pour américains. T’en fais pas. On est en France ici, en plus on ferme tard et y a le dernier métro.

Au final, nous avons tous été pris. Plus qu’un entretien, c’était une formalité. Pour moi commença alors le premier (et seul) mois de bonheur dans un monde où l’on rêve sa vie en couleur en pleine période de Noël au beau milieu des Champs Elysées dans un univers de clients hystériques et de vendeurs têtes à claque.

Ce fût aussi le mois de l’humiliation. Je passe sur les innombrables cons qui se sont foutus de moi parce que mon prénom était inscrit sur mon Teddy, j’excuse moins mes amis d’être venus me voir en plein boulot… Et d’avoir explosé de rire si fort que le silence s’est fait pour savoir s’il ne s’agissait pas d’une alarme.

Bien entendu, il en faut peu pour être heureux, vraiment très peu pour être heureux, il faut se satisfaire du nécessaire, un peu d’eau fraîche et de verdure, que nous prodigue la nature, quelques rayons de miel et de soleil…

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