Non j’ai pas le 06 de Mélissa Theuriau…

illustration de @cylk3

(mais je pourrais me débrouiller pour l’obtenir)

C’est la question que je redoute à chaque fois que je rencontre quelqu’un : « Et toi tu fais quoi dans la vie ? »

Quand tu réponds assistante de direction, consultante, ingénieur, comptable, serrurier généralement la conversation continue sans s’appesantir sur ce qui te sert de gagne-pain.

Quand tu réponds « journaliste » bizarrement ça ne laisse jamais ton interlocuteur indifférent.

La deuxième question est toujours la même : « dans quel journal ? ».

– « Ah non moi je travaille à la télé »…

– (Yeux ébahis) « TU PASSES A LA TÉLÉ ???????!!!!!!!! »

– « Ah non je suis derrière la caméra mais en fait c’est vachement sympa… »

Pas la peine de continuer ton interlocuteur ne t’écoute même plus.

Tu auras beau lui expliquer que dans un journal il y a la personne qui présente et ceux qui réalisent les sujets que le (la) présentateur (-trice)  « lance » et que c’est vachement mieux parce que nous au moins on est sur le terrain, on rencontre des gens, on en apprend tous les jours et on reste pas le cul posé sur notre siège toute la journée en attendant 19h58 que les lumières s’allument.

Autant y a deux secondes il te vénérait autant là tu es une merde qui a pas réussi à piquer son siège à Pujadas (pourtant il est pas très imposant donc vraiment c’est que t’as pas d’ambition).

Ensuite tu as droit au célèbre complet « vous les journalistes » et ses diverses variantes :

– « vous les journalistes vous sortez que les petites phrases sans parler des vrais problèmes »

– « vous les journalistes vous parlez que des mauvaises nouvelles »

– « oui et puis vous de toute façon vous êtes copains avec les politiques alors vous êtes pas objectifs ! »

Alors non je ne dîne pas régulièrement avec Nicolas Sarkozy, même pas avec la maire de mon arrondissement et je ne tutoie pas mes interlocuteurs même si je les interroge pour la douzième fois.

Je fais mon travail aussi bien que je peux et non je ne suis pas M6 à moi toute seule, Valérie Damidot n’a pas refait la déco chez moi et non je ne suis pas une envoyée spéciale du grand méchant capital.

La plupart des sujets de mes reportages je ne les choisis pas mais je réponds à la demande de celui qui est au-dessus de moi.

Il arrive donc parfois que je sois d’accord avec toi cher harangueur, le sujet n’est pas forcément palpitant, il est même parfois un peu racoleur mais moi, comme toi, j’ai un chef avec qui je peux discuter mais qui a toujours le dernier mot.

Bon là normalement mon interlocuteur revoit un peu son point de vue mais il reste persuadé que je dispose de passe-droit, que je cours les pince-fesses et plein d’autres choses encore qui se disent avec des mots composés.

Si vraiment mon interlocuteur insiste je lui propose mon invitation pour le vernissage de cette « sublime et originale » (c’est le carton qui le dit) exposition un jeudi à 18h que je reçois pour je ne sais quelle obscure raison.

Ou bien je lui offre un des bouquins qui traînent à la rédaction, celui que personne ne veut, même pour ses toilettes.

Ça devrait le calmer.

Après l’attaque sur les avantages en nature viendra celle tant attendue sur les avantages fiscaux.

Mon interlocuteur sait que cet avantage existe, en général il ne sait pas vraiment de combien il est, je lui dis*, il écarquille les yeux.

Alors je lui explique, comme j’ai expliqué à cette adorable dame des impôts qui voulait que je rende de l’argent, que je n’ai aucun mal à bénéficier de cet avantage.

Et ce pour plusieurs raisons :

-il me faut parfois cinq mois pour obtenir cette somme

-ça paie un peu le téléphone perso qui me sert à prendre des rendez-vous sept jours sur sept

-ça compense les avances de frais de centaines d’euros investis dans les taxis pendant/ avant/après mon temps de travail, ces fameuses avances qui parfois me mettent dans le rouge

-c’est le prix aussi de ma précarité et de l’incertitude mensuelle qui est la mienne

-un quoi ? Un CDI ? Un CDD ? Un contrat qui soit pas journalier !?

Avouez que ça n’amuse pas trop un banquier ni un propriétaire quand à la question : « combien vous gagnez? » tu réponds « ça dépend ».

Ca dépend ça dépasse, ça n’entre dans aucune case du Pôle Emploi qui continue de m’envoyer des annonces pour faire des compte-rendus de réunion. Un journaliste sait tenir un stylo normalement. C’est logique.

En revanche il y a bien un domaine sur lequel je ne contredirai pas mon interlocuteur – qui commence à ne plus mettre tous les journalistes dans le même sac – c’est l’intérêt de mon travail.

Non ce n’est pas qu’un gagne-pain, c’est aussi une passion.

Enfin brisons le mythe du journaliste qui a suivi sa vocation, moi personne ne m’a appelée.

J’ai même mis du temps avant de savoir que c’est ce que je voulais faire « dans la vie ».

Mais ce qui est sûr c’est que « nous journalistes » avons la chance de rencontrer des personnes que l’on n’aurait jamais eu l’occasion de rencontrer autrement.

Des personnalités politiques, des agriculteurs, des personnes âgées, des peintres, des femmes battues, des auteurs de BD, des jeunes en centre éducatif fermé, des jeunes filles au planning familial…

Si je passe à la télé ? Non, toujours pas.

Le blog, le Twitter de Lise Pressac

* Le régime fiscal des journalistes (Source : SNJ): ici

22 commentaires

  1. Trés bon texte!
    Trés vrai trés humain 🙂

    Tu me donnes fortement envie de te répondre par un texte sur « non je n’ai pas le numéro de Joey Starr » (mais j’ai celui des urgences psychiatriques)
    (si ca intéresse, suffit de me dire (sur twitter ou mail) et je l’écris !)

  2. Article très intéressant, un témoignage lourd de vérité qui va, je l’espère, « nettoyer » la profession de toutes ces idées reçues.

    Je suis moi aussi confronté à cette dure réalité depuis que je vis mes deux passions à la fois : « Journaliste spé Bonnes Nouvelles et chroniqueuse ».

  3. Moi je suis content de savoir que la dictature et les souffrances endurées par le peuple tunisiens datent de 3 semaines. Avant cela, ça devait être un paradis sur Terre. Tu dis que tu n’as pas le choix de tes sujets, pourquoi ne deviens tu pas journaliste indépendante ? Ethiquement je ne pourrais pas faire ce que tu fais : la télévision, tu en penses ce que tu veux, est le passé de l’info.

    Le futur est sur le web, mais si tu écris tes articles pros comme celui là, continue à faire de la télé 🙁

  4. Article intéressant, bien écrit, sincère…

    (Une petite pensée pour ma grand-mère et ses légendaires « De toute façon les journalistes [insérer ici le cliché de votre choix] »)

    Sur ce, je vous laisse, j’ai des trucs à écrire, moi.

  5. En effet, tant que la passion est là dans n’importe quel domaine, c’est ce qui compte, et je ne vois pas le problème, il est super intéressant ton boulot, il y en a plus d’un dans tes interlocuteurs qui doit être curieux de ce qui se passe derrière la caméra et un peu plus enthousiaste que ça non ?

  6. @audenectar évidemment je grossis le trait, ça intéresse beaucoup de monde mon métier quand même et je ne croise pas que des gens si peu enthousiastes, oui nombreux sont ceux qui aiment savoir ce qu’il se passe en coulisses
    @requiem non ça ne me console pas, tu veux dire que tes interlocuteurs te demandent si tu aimes être mis en boîte?

  7. De toute manière si tu fais journaliste en ayant pour objectif de passer à la télé… t’es mal barré. Faut bien se rendre compte que sur la masse des jeunes journalistes qui doivent faire leurs preuves, beaucoup écrivent sur le web sur des sujets que leur rédac-chef leur demande d’écrire et ce, sur n’importe quel sujet. Avant de se spécialiser et d’être crédible. Tu trimes avec des gens caractériels et t’es mal payé. Ensuite, quand tu es reconnu pour ton taf et que t’as bouffé tes 14h de taf quotidienne, on te fais un peu plus confiance et toi aussi tu prends confiance, ton style se précise, et tes ambitions aussi.
    Le journalisme, ce n’est pas que recevoir des dossiers de presse et être invité dans des super soirées ou des « events », c’est avoir le goût de l’information, du partage, de l’altruisme, du don de soi et la conviction que l’on travaille pour le bien. Après libre à lui de choisir ses convictions.

  8. Merci Lise pour cet article qui avec humour ouvre les yeux sur un métier passionnant mais qurelsue peu compliqué à exercer de nos jours. A quand le retour des Rouletabille et autres Tintin ?

  9. Je me suis toujours demandé ce que ces gens qui savent et critiquent tout pouvait bien exercer comme activité qui soit exempte de tout reproche.
    La seule chose qui est avérée dans tous ces clichés sur le journalisme, c’est que quand la démocratie se fait dictature, ils sont les premiers à dérouiller.
    Conclusion : Vive les reportages sur la reproduction des huîtres dans le bassin d’arcachon.

  10. …nonobstant l’éventuel plaisir que tu aurais éprouvé en rédigeant ce laïus, ce serait tellement plus simple d’éluder ce pseudo-code sociétal (paradigme social diraient les plus pompeux)… je suppose que par déformation professionnelle (passionnée que tu es), il te fallait délivrer la vérité… ’cause la tonalité ressentie est ben celle d’une super-héroine qui rétablit la justice des représentations… pour le coup, la liste est longue, c’est la démultiplication du pain & de la planche…

    …les idées reçues étant inhérentes à la question, lorsqu’une personne me demande ce que je fais dans la vie, je lui déroule naturellement mes vicissitudes du quotidien quant aux basses besognes ménagères & si je la sens intéressée j’enchaine sur mes pensées du jour voire mes hobbies…

    …slice of life… je dis ça, je dis rien…

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