You are for me, for me, for minable

Le jour se lève, premier d’une nouvelle année.

Et j’ai honte.

Malgré tout ce que j’ai pu boire hier, je me souviens de tout. Pas le moindre mal de crâne. Juste un résumé de la veille que je me prends en pleine tronche.

Une bonne dose de culpabilité au réveil, voilà ce qu’il me faut pour démarrer l’année.

Avant mon café, avant même ma première clope, je vais l’appeler. Sans quoi, j’aurais honte jusqu’à l’année prochaine.

Téléphone, ça sonne. Petit raclement de gorge, j’évacue les deux cendriers et demi de la soirée.

– Allo ?

A l’autre bout, ce doit être sa mère, je prends ma voix de bon gendre.

– Ouiii, bonjour madame. Je souhaiterais parler à votre fille, si elle est réveillée et…

– C’est de la part ?

– D’un ami… C’est personnel… merci.

Quelques instants se passe, je m’entraîne à retrouver un ton avenant, sympa, détaché…

– Allo

– Salut, c’est moi… Je…

– Hm…

– Je…. ben… je voulais te dire que…

– ….

– …que je suis désolé,  je suis une merde, j’étais saoul, je ne sais pas ce qui m’a pris.

Bon, détaché, avenant, sympathique, à revoir.

– Enfin, si je sais… mais, tu vois, je veux dire… pas comme… bref… Restons amis ?

Elle a raccroché.

Je me tue à m’excuser, bouffé par une culpabilité destructrice et mademoiselle raccroche. Moi, j’aurais salué le courage, j’aurais rigolé, j’aurais dédramatisé le truc alors qu’elle, elle me raccroche au nez.

Gonflée quand même.

Si j’avais pas tant besoin de  mon café-clope, j’aurais rappelé dans la seconde, rien que pour  qu’elle comprenne l’effort que ça m’avait coûté. Parce qu’après tout, je suis aussi victime (de mon taux d’alcoolémie, certes, mais victime quand même).

Dédramatiser le truc.

Voilà ce que je vais faire.

Après tout, ce n’est qu’une broutille.

Presque rien.

J’ai simplement trop bu.

Que celui qui sait rester sobre en soirée me jette la première canette.

J’ai accaparé la sono, c’est un fait.

J’ai menacé de péter la gueule de ceux qui aurait l’audace de m’en virer, certes.

J’ai insulté tout ceux qui ont critiqué mes goûts musicaux, j’en conviens.

Mais ce n’était que des mots. Je ne suis pas violent, je ne me bats jamais. A la limite, je hurle, je casse des trucs, j’envoie chier le monde et menace de détruire le premier qui se met sur ma route. Mais ce n’est rien. Faut passer outre cet aspect un rien brutal. Il faut se dire qu’au fond de moi se cache peut-être un poète. Tant pis si ce n’est pas vrai. C’est la démarche qui compte.

Et puis finalement, ils l’ont récupéré leur sono. Vers 4h00 du mat’, quand j’étais fatigué de mettre des disques. Il faut dire que je n’ai plus vingt ans. La décrépitude est en marche, je cède plus facilement.

Et puisque je n’avais plus rien à faire de mes dix doigts, je suis parti à sa rencontre. Elle était seule, dans son coin, s’emmerdant gentiment en cette fin de soirée. Jolie brin de fille, mignonne, charmante, fraîche, bref, elle me plaît. Je lui ai déjà dit. Sa manière de me dire que ce n’était pas la peine, qu’elle ne voulait pas me vexer mais non, désolé, restons amis, était si touchante que j’en tombais encore plus sous le charme.

Je suis un type intelligent, j’aurais pu en rester là.

Mais pas ce soir. La nuit est jeune, tout est possible.

Et puisque je n’ai pas de plan d’attaque, je vais choisir la méthode la plus dégueulasse : la pitié, le chantage émotionnel.

Ce qui tombe bien, question malheurs, le père Noël m’a gâté. Des choses lourdes et des petits tracas, des misères quotidiennes et des drames familiaux. Il y a de tout dans mon paquet. De la maladie, de la mort, de la séparation, de l’incompréhension et un poil de détresse. Il suffit de me lancer et je déroule le fil. Même sans qu’on me le demande.

Et bien sûr, la touche finale.

Si cette nuit, tu ne m’embrasses pas, ma vie sera vraiment foutue. Ce serait la cerise sur un gâteau de merde.

A elle de choisir, soit je reste vivant avec un rien d’espoir, soit elle me pousse dans la tombe.

Ceci dit sans vouloir la forcer.

Pauvre âme charitable, je m’en veux encore de l’avoir abusé.

Aujourd’hui, je me dit que je ne boirais plus jamais, disons jamais autant qu’à cette soirée, qu’il faut que je rachète une conduite. La prochaine fois que je la vois, promis je ne ferais même pas mine de l’approcher. Au bout d’un moment, elle comprendra que c’est du tact. Et tout repartira comme avant. Elle le mérite. Elle est si jolie, si fraîche…

Enfin fraîche… certainement… mais pas ce soir.

Elle a bu. ça se voit, elle a bu.

Elle rit comme un phoque. Je n’avais pas remarqué, la dernière fois. J’étais saoul, normal. Et je ne me souviens pas de l’avoir fait rire. Alors que là, si elle continue, elle va faire pipi sur la moquette.

Non, elle se reprend.

Un peu.

Pas trop.

Et je le vois venir lui avec ses gros sabots. Il la prend par le bras, il la serre contre lui. Profiter d’une jolie fille saoule, je trouve ça minable. Je serais pas au coca, je lui aurais pété sa gueule. Ou du moins, j’aurais fait comme si. J’aurais hurlé. J’aurais cassé des trucs. Et comme je fais deux fois sa taille, il aurait eu peur, il l’aurait lâché et elle en aurait été reconnaissante. Elle aurait compris son erreur, elle aurait révisé son jugement. Peut-être même serait elle tombé amoureuse.

Alors que là, elle l’embrasse.

A pleine bouche.

Carrément.

J’ai supplié toute la soirée et lui en deux minutes… A la prochaine soirée, c’est son verre que je remplis.

Elle se recule, l’émotion peut-être. Elle pose sa main sur sa bouche, elle n’en revient pas et sans prévenir, lui gerbe dessus.

Tout le monde s’est retourné. Tout s’est arrêté. En un instant, elle est devenue le centre de la soirée.

Elle s’en rend compte et file s’enfermer direction la salle de bain.

Elle n’en sortira pas avant plusieurs heures.

Lui essaie encore de comprendre ce qui lui est arrivé.

Qu’est ce qu’il a fait, tout allait bien pourtant.

Ce n’est pas son haleine, non ?

Moi, dans mon coin, je souris.

Je me dis en moi-même que l’honneur est sauf.

Et qu’à mieux y regarder, à minable, minable et demi.

4 commentaires

  1. J’ai adoré ton article, je comprends pas qu’il n’y ait pas plus de comm’s, très bien écrit, léger, sans fautes, j’aime bien l’histoire.
    Bref continues 🙂

  2. Ah bah merci, ça me fait plaisir.

    Concernant le manque de coms, je ne sais pas, peut-être parce qu’il y a une « communauté twitte » ici et que je n’en fais pas vraiment parti (involontairement d’ailleurs, n’ayant pas le réflexe pour ce médium).

    Ou alors, c’est trop léger justement, pas assez identifiant.

    On lit puis on s’en fout. Normal puisqu’il y a du choix.

    Bref, il y a autant de raisons que de lecteurs.

    Sans compter ce qui lisent, qui sourient et qui passent à autre chose.

    Mais un compliment, et je suis sûr de continuer.

    Rien que pour ça, merci à toi 🙂

  3. Je fais partie de ceux qui lisent, sourient, et passent à autre chose. Mais juste pour cette fois, je vais m’arrêter 2 secondes:
    J’aime bien c’que t’écris. Continue.

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