Le Pays des Recettes Gentiment Dégueulasses

– Excusez-moi monsieur, vous auriez cinq minutes ?

Est-ce le fait que je me tienne là à ne rien faire, attendant patiemment que ma copine revienne du rayon tampons tandis que je reste interdit devant les plats individuels surgelés qui lui a mis la puce à l’oreille ?

– Vous voudriez participer à un sondage ?

– Ben euh…

– Y en a que pour deux minutes. Je voudrais juste avoir votre avis.

– Bon…

C’est vrai, je suis plutôt pas facile à convaincre. Mais il avait l’air tellement gentil, tellement perdu dans ce supermarché à ramener du client jusqu’à son mini-stand que je n’ai pas su résister.

– Alors voilà, il s’agit juste de goûter ça…

« ça » est le résultat d’années de recherche, de travail d’équipe, de réflexions gastronomiques  compris dans une petite boite. « ça » est un produit qui va révolutionner la vie de mes contemporains et peut-être celle de l’histoire de France, si jamais je décrète qu’il est une merveille dont on ne pourra jamais plus se passer. « ça » est-ce qui risque d’arriver prochainement dans votre assiette, si jamais vous voulez agrémenter vos soirées d’un rien de nouveauté.

En attendant, « ça » est surtout une portion individuelle de spaghettis bolognaises,  réchauffable au micro-onde avec une mini-boîte pour les pâtes précuites, une autre pour la sauce tomate-steak haché et un rien de sachet de parmesan râpé pour saupoudrer ce délicieux repas d’une fine couche de fromage.

Je jette un coup d’œil au sondeur, il a l’air aussi emmerdé que moi.

– Faut vraiment que je goûte ou je peux déjà dire ce que j’en pense ?

– Non, non, faut vraiment goûter…

J’imagine le moment T où le génie créatif de celui qui à inventer « ça » s’est mis en branle.

Il est trois heures du matin. Le génie créatif arpente les coins sombres d’Azeroth avec sa ligue, australienne à la recherche d’une bande de trolls à dézinguer et de quelques trésors qu’ils auraient en leur possession.

En attendant, il fait grand faim. Car elles sont loin les chips sauce barbecue du repas du soir, et le Babybel de 22h00 est digéré depuis bien trop longtemps. Le créateur ouvre alors son frigo, tombe sur cette boîte de sauce qui lui rappelle cruellement qu’il n’a pas de vie sociale. Car s’il avait des amis, il pourrait la vider entièrement. Alors que là, l’ouvrir, ce serait gâcher un peu. Si seulement, il existait une portion pour un seul homme.

Et son esprit fût d’un coup frappé. Bon sang, mais c’est bien sûr !

Plus question de jouer. Il faut noter. Tout.

La portion individuelle. Oui. Mais il faut voir plus loin. Plus haut. Il y a plus galère que la sauce. Il y a les pâtes. Elles narguent toujours l’apprenti cuisinier. Soit disant un peu d’eau chaude et le tour est joué. Que celui qui n’a jamais mangé des pâtes trop cuites (ou pas assez), jette la première pierre. Et un sachet de parmesan. Le petit rien du plaisir coupable.

Et voilà.

L’œuvre d’une vie enfin créée.

Comme une nouvelle Chapelle Sixtine avec un peu de fromage rappé.

Demain, il déposera le brevet. Il ne sera plus un surnom sur un forum de Warcraft. ll sera l’Inventeur. Celui à qui tout réussi. Celui qui ne regarde plus son compte en banque sinon pour s’amuser de voir qu’il se vend plus de sept mille barquettes de sa création à chaque seconde. Celui qui flambe insolemment au casino (le jeu, pas le magasin) en compagnie des plus belles femmes de la planète. Celui qui expose fièrement le tee shirt de cette nuit là, un beau Space Invaders troué par de nombreux accidents de boulettes, dans sa boutique parisienne tandis qu’une copie existe aussi dans ses succursales de Londres, Monaco, Tokyo et New-York.

Le créateur de la BMS – Bolognaise Minute Seule –  est un homme comblé. Si jamais, je tombe sous le charme de son étrange création…

– Alors ?…

– Ben, c’est un peu…

– Ouais ?

– ça goûte pas vraiment les pâtes bolo.

Il inscrit la réponse sur son questionnaire.

– C’est à dire ?

– ça donne l’impression d’un vieux retour d’estomac comme un truc pré mâché qui remonterait à la gorge pour se mélanger au reste de vin de la fin de soirée.

– C’est pas très bon, alors ?

– Disons que c’est même franchement dégueulasse.

– Vous voulez pas regoûter un peu ? Au cas où…

– Vous voulez vraiment que je vous vomisse dessus ?

– …

– …

– Bon… ben… merci…

J’aurais bien sorti une dernière formule de politesse mais un dernier morceau de viande coincé m’empêchait d’articuler.

Le créateur du BMS ne sera pas demain un nouveau riche. Le monde d’Azeroth a encore de beaux jours devant lui.

http://crevettedoms.canalblog.com/

10 commentaires

  1. Le problème, quand c’est bien écrit et immersif, c’est que maintenant j’ai un goût de pâtes bolo BMS « Azerooooooth -burp- edition » dans le fond de la gorge. Merci Ranx de nous avoir épargné cette horreur par le sacrifice de tes papilles gustatives !

  2. Le prochaine fois, je vous raconterais ma recette de souris au caramel fondu ou comment j’ai déscotché des rongeurs à la spatule et la gratteuse à la suite d’un bête accident de popcorn industriel dans un cinéma (car oui, le petit goût de souris, c’est le petit plus avec la 3D).

  3. Merveilleux. Ranx je t’aime.
    Tu as le droit d’être cité dans mon statut FB!!!
    Comme Marie Amélie, cette phrase est fabuleuse, surtout pour l’étudiante en HA que je suis!
    Merci de rendre le quotidien drôle, un moment de poésie moderne!

  4. Je ne verrai plus du même œil les démonstratrices de magasin quand je me rendrai pieusement au supermarché…la seule évocation de ce texte me permettra de trouver un peu de fun là où il n’y a plus d’espoir.

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