Mon fantasme

Je l’ai croisée pour la première fois à l’arrêt de bus de Malesherbes sur la ligne 94. Elle posait simplement sur une chaise  en osier, le regard absent et les cheveux un peu ébouriffés. Je me suis mis à l’observer sous toutes ses coutures, notamment celles de sa lingerie framboise qui mettaient en valeur une délicieuse silhouette mutine. Nous ne nous sommes pas adressés la parole, pour la simple raison qu’elle était une image et moi un fidèle de l’arrêt d’autobus. Cette barrière entre le verre de son panneau et moi paraissait fragile tant son regard lunaire invitait à la découverte. Elle se voulait accessible, le Directeur Artistique avait bien fait son travail.

Le bus arrivant, je décroche avec regret mon regard de la belle pour me plonger dans les yeux cataracteux d’un dinosaure désespéré à vouloir fêter sa centième année en ma compagnie. Une invitation digne de l’ancienne, un léger bras balançant et un doigt pointé vers sa banquette pour un rapprochement beaucoup trop direct à mon goût. Je décline l’invitation en simulant le regret, mes jambes sont trop jeunes pour se plier. C’est plus agréable quand tout est tendu.

Descendant de mon taxi collectif, je me rends compte que ce visage angélique aperçu quelques minutes plus tôt me paraît familier. Je ne suis pas obsédé par les pubs de lingerie en général, je ne me plains pas qu’elles existent, certes, mais Photoshop a eu raison de mes fantasmes. J’en conclus assez rapidement que ce n’est pas à un autre arrêt que j’ai déjà croisé la créature qui commence doucement à m’obséder.

J’allume la télévision dès que je pénètre mon salon, quelques images de guerre me feront baisser la tension. Je ne compte pas sur les tanks pour disperser mes envies érotiques, les images des hôpitaux de campagnes sont des antidotes souvent efficaces. Avachi dans le fauteuil, je m’égare à penser que la guerre c’est moche. Merci la télévision, je me sens mieux.

Après un panel de publicités toutes plus palpitantes les unes que les autres, mes désirs de changer d’éponge et d’avoir le dernier magnet auto-collant dans mon paquet de céréales préféré sont ravivés. Je me sens bien, ma dose d’abrutissement quotidien me complait à être heureux quelques minutes avant de ressortir et d’affronter les visages suicidaires de mes camarades de rame. Il est 21 heures, je vais être en retard. Je crois que ça commence à me plaire.

Je sonne à la porte, un gentil maître d’hôtel au nœud papillon léché m’ouvre et m’invite à me délester de mon trench. Je refuse avec politesse, je ne suis que de passage, je déteste ces soirées mondaines qui puent l’ISF bling bling. Je ne lui explique pas la raison, il m’a cerné dans mon regard lors de mon refus, il doit penser la même chose. Je serai bien servi au bar.

L’appartement caresse les 300 m² et la verrière art déco propose une vue parisienne à en faire jouir Lautrec. Une trentaine de dandys et jolies pupuces(tes) parisiennes s’observent et se toisent. La jungle birmane est moins dangereuse ce soir.

Je décide d’aller me réfugier vers le seul lieu à peu près éclairé. J’utilise cette excuse pour ne pas nommer le bar. J’attendrai que mon hôte vienne pour le remercier de son invitation, lui témoigner toute mon affection et le féliciter de cette soirée beaucoup trop chic et classe, et branchée, et glamour et dingue, et incroyable. J’insisterai sur la tension sexuelle que la moitié des demoiselles présente, dégage pour souligner que sa soirée est parfaite.

Mon verre de Martini copieusement servi à la main, je me tourne vers mon voisin de gauche afin de lui poser une question sur sa vie. Je sens dans son regard qu’il en meurt d’envie.

C’est en faisant ma BA qu’elle décida d’apparaître, tournant la tête vers moi d’un mouvement lent qui provoquait dans sa chevelure comme un ébouriffement temporaire non dénué d’une grâce insolente. Des lèvres fines d’un pourpre exceptionnel à en rendre jaloux les plus piquantes des tenues papales. Ses yeux noisettes très foncés qui avaient dû être retouchés par le vilain Monsieur Photoshop étaient encore plus exceptionnels que sur la pâle copie papier que j’ai pu admirer.

Je ne laisse pas finir mon interlocuteur qui s’était lancé, confiance aidant, dans un monologue sur son patrimoine familial autour de La Rochelle. Il ne paraît pas très perturbé par mon départ si soudain et se tourne vers la rouquine qui nous faisait de l’œil pour lui faire partager la chance qu’il a eu de naître avec une argenterie dans la bouche.

Je m’approche de ma proie en faisant abstraction de l’environnement autour de moi. Je baisse un peu la tête en passant près du groupe des royalistes, les plus sympathiques de la soirée. La moitié d’entre eux ne cache pas vénérer Stéphane Bern, ils sont couillus les bourbons.

Je suis maintenant très proche d’elle, son parfum d’un numéro de Chanel assez rare que j’affectionne particulièrement me fait penser que la nuit ne fait que commencer. Sentant ma présence, elle se tourne vers moi en finissant cette phrase destinée à ses amis qui fera tout basculer :

« Et malgré que le fait que j’étais pas préparée, les ciseaux à Boris étaient déjà sur la coiffeuse. »

Pourquoi les plus jolies choses sont-elles les plus stupides ?

4 commentaires

  1. Bien fait! Hahaha! Tu ne retiens pas les leçons, toi!
    Bien écrit en tout cas, je n’ai pas lâché l’histoire jusqu’à la fin.

  2. Pupute c’est le mot que je préfère.

    Patrick Laroche Joubert m’a dit que le sien, c’était Pute.

    Coïncidence ? Je ne crois pas.

    Bien à vous,

    Marie-Chantal

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