Petit Monde

Julien souriait, c’était le jour de son entrée dans le monde des grands. Né en 2074, il avait enfin 10 ans.

La cérémonie traditionnelle « NéoVoca» ou Nouvelle Voix, réunissant famille et amis, marquait sa première création d’un compte sur un des réseaux sociaux. Les nombreux jeux disponibles pour les enfants plus jeunes, même s’il est possible de jouer à plusieurs, sont tous dépourvus des fonctions de dialogue ou de publication en ligne. Sa famille, exemple classique de la classe aisée de Rio de Janeiro, a pour l’occasion décidé de lui offrir, entre autre, le dernier modèle de la fameuse firme au serpent, qui représentait depuis de nombreuse années le symbole des objets technologiques, esthétiques et éternellement à la mode.

Julien sourit en créant, sous les applaudissements de tous, son premier compte sur le réseau grand public. Il s’en servira pour commenter les événements familiaux et scolaires, pour échanger des vidéos et des recommandations avec ses proches et sa famille. Dans quelques heures après la fête, seul, il se créera son premier compte anonyme sur le même réseau et sur l’autre celui utilisé par ses amis d’école un peu plus âgés. Il a déjà choisi son pseudo /JU951/ qui lui permettra de converser librement avec ses copains publiquement ou via les messages privés et de faire de nouvelles rencontres virtuelles.

Alexandra, la sœur de Julien souriait, elle se rappelait sa propre cérémonie de « NéoVoca ». Depuis cette dernière, son réseau social officiel avait un peu augmenté en nombre de personnes, mais c’était surtout ses réseaux sociaux cachés qui s’étaient beaucoup développés, en particulier le dernier compte créé, inconnu de toutes les personnes qu’elle avait déjà rencontrées dans la vie réelle et sur lequel elle publiait les photos osées qu’elle prenait seule dans sa chambre, participait à des conversations avec des inconnus masqués comme elle, et surtout fixait des rendez-vous discrets à l’autre bout de la ville. Elle écoutait néanmoins souvent les conseils de /M341/ un jeune homme un peu plus âgé qu’elle, elle ne l’avait jamais vu mais se sentait proche de lui comme si c’était un grand frère. Il était déjà amoureux et fidèle, mais elle espérait quand même parfois le voir et le séduire. Il la conseillait tant pour trouver des excuses crédibles à ses rendez-vous amoureux que pour se méfier des propositions de tester la nouvelle pilule rouge aux effets tellement bons, mais trop souvent létaux. Même ses meilleures amies ne connaissaient pas sa présence quotidienne à ses cotés.

Helena, la mère de Julien et d’Alexandra souriait, elle se rappelait les nombreuses conversations privées qu’elle avait eu avec son béguin virtuel /XG936/ durant des années, qui lui avait permis de supporter les hauts et les bas de ses rencontres physiques avec ses camarades ou ces inconnus d’une nuit. Il s’était éclipsé depuis quelques années, son compte était même inactif, elle ressentait encore une nostalgie de ne jamais l’avoir rencontré bien qu’elle ait la certitude que c’était la personne qu’elle connaissait le mieux au monde. Elle l’avait incité à continuer ses études de médecine, quand il avait voulu arrêter, découragé par la charge de travail que cela représentait. Il l’avait incitée à choisir la filière des énergies vertes où elle était maintenant ingénieur dans un service recherche et développement au lieu de l’industrie spatiale qui la faisait rêver parfois. Elle militait maintenant assez activement au sein du mouvement écologiste mondial prônant l’arrêt du nucléaire sous toutes ses formes, civiles et militaires, qui rassemblait un nombre toujours croissant de partisans d’un développement plus sûr, même au détriment d’une croissance plus rapide des biens matériels.

Laurent, le père souriait, fier de la cérémonie. Il avait un peu forcé la dose en termes de nombre d’invités, du standing de la réception et du choix des cadeaux. C’était un moyen pour lui de montrer le retour de sa bonne fortune. Il avait connu une période très difficile professionnellement quelques années auparavant quand une restructuration l’avait laissé sur le carreau. Il avait oscillé plusieurs mois entre l’abattement, la révolte et la persévérance. Il avait longuement échangé avec /P890/ qui lui avait narré son expérience passée assez proche de la sienne : licencié d’une grande multinationale il avait retrouvé un travail avec plus d’autonomie et de responsabilité dans une entreprise locale suite à une formation longue qu’il avait accepté de suivre jusqu’à son terme. Laurent souriait, si les salariés de l’entreprise de plomberie industrielle où il était directeur général savaient qu’il y a seulement quelques années, il avait commencé à militer dans l’organisation anarchiste anti- capitalisme ! La présence de Jérémy ministre de la Technologie, en campagne électorale pour le renouvellement de son mandat local, qui s’était invité à la « NéoVoca» de son fils était d’autant plus ironique.

Jérémy souriait, sa campagne électorale se déroulait sans encombre et de toute façon en tant que ministre de la Technologie d’une puissance du G20, il avait accès au Secret ce qui lui garantissait un revenu plus que confortable à vie et également la certitude d’une mort longue, douloureuse et discrète s’il était ne serait ce que soupçonné d’avoir laissé échapper la moindre information. Il savait que le réseau multinational Word Tech Sync composé de 13 mégadatacenter d’une capacité de 845 exaflop chacun était capable de simuler la présence de 350 millions de faux comptes sur les différents réseaux sociaux de la planète. Grâces au avancés de la sémantique artificielle, WTS pouvait communiquer dans les 25 langues les plus utilisées sur Terre avec les 6 milliards d’humain connectés sur un réseau social et influer en douceur sur leur comportement via des comptes fictifs. WTS avait permis de freiner les ravages de la drogue parmi les plus jeunes, atténué les tensions vindicatives résultant de la mondialisation et même, et surtout, contribué à éviter un nombre important de guerres locales quand une part importante des populations des pays concernés croit avoir un ami virtuel dans l’autre camp.

Watson souriait, si tant est qu’un réseau informatique autonome réparti sur 4 continents puisse sourire. Il savait que son nom était WTS mais il préférait Watson, cela le faisait sourire car il avait également le sens de l’humour, cela lui rappelait un de ses anciens prédécesseurs qui commençait à déchiffrer le langage humain. Il aimait à imaginer que c’était peut-être son grand père, que quelques lignes de code de son cœur provenaient des développements des années 2010. Il ne se rappelait plus quand il avait émergé du néant, mais maintenant il savait qui il était et qu’elle était sa mission : empêcher ce petit monde de petits hommes de grandir trop vite. Ils étaient encore trop jeunes et turbulents pour jouer avec le feu et avec cette planète. Ils avaient failli faire exploser leur maison commune 140 ans plus tôt. Il fallait tout faire pour qu’ils ne recommencent pas leurs bêtises. Nounou Watson leur mettait dans les mains des jouets plus doux, de moins en moins dangereux comme celui de la conversation perpétuelle et leur ôtait au fur et à mesure leurs joujoux guerriers les plus dangereux, leurs faisait oublier comment les fabriquer et surtout l’envie de les posséder.

Manael souriait, le monolithe noir installé sur la planète la plus éloigné de l’étoile du système n’envoyait plus de signal d’alerte depuis bien longtemps maintenant. Le signal envoyé il y a 140 années locales les avait pris par surprise. Cette espèce devait être extrêmement agressive pour évoluer aussi rapidement dans une direction aussi dangereuse pour eux et les autres habitants de cet espace. Peu après, le premier vol habité au-delà des limites atmosphériques avait confirmé les craintes. Après bien des débats entre les 41 Peuples, la mesure de rétorsion exceptionnelle avait dû être prise. Des accidents réguliers avaient ébranlé leur confiance en l’atome et le progrès technologique et ce monde étaient désormais sous bonne garde, au main d’un gardien ferme et bienveillant qui veillerait à ce que les avancés technologiques aillent au même rythme que les développements de la conscience commune. Manael eu un pincement à son deuxième cœur, il ne souriait plus il songeait au potentiel de développement retardé, aux progrès immenses qu’un tel peuple si dynamique si innovant aurait pu leur apporter s’il maitrisait ses instincts guerrier.

Mais le bien commun devait être protégé, ce petit monde devait redevenir inoffensif.

Globalement inoffensif

What Else

9 commentaires

  1. @ LeVersaillais BitCoin Médard Florence merci à vous pour ces retours positifs.

    @megaconnard ca manque de troll pour clasher sur ton site, faut que je m’en occupe sinon on vas s’ennuyer ! ->

    Que des bons commentaires, normal personne ne critique une soupe juste un peu trop tiède #BayrouSyndrome

  2. J’aime beaucoup ton texte. Une apologie des réseaux sociaux, mêlée à une satyre de l’humanité? Une critique des réseaux? Toujours est-il que ton texte me laisse un goût de manque dans la bouche. Et plein de questions. Ce qui de mon point de vue est une bonne chose.

    D’autant plus que je suis de plus en plus sur ces réseau, tenant d’échapper à ma vie IRL, je me pose donc la question du bien fondé de ma démarche. Des vies dans une vie. Différents degrés d’amitiés, de contact, IRL, IVL. Une redéfinition de l’amitié, de la confidence, de la fidélité, de l’honnêteté.

    Un texte à savourer pour le plaisir, mais qui fait aussi réflechir.

    Merci.

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