Le changement, c’est pas maintenant

On m’a rapporté que j’avais un humour déplacé. Trois fois. Et ça en même pas deux semaines. On ne m’a pas dit que ne j’étais pas drôle. Simplement que c’était déplacé, comme si l’humour avait une place bien précise, comme la petite pendule à torsion mécanique qui trône sur la cheminée ou le couteau qui doit être rangé dans le 3ème tiroir perpendiculairement aux couverts réguliers, à environ trois centimètres à gauche de l’économe en plastique vert.

En plein milieu de ce mois de janvier mené par Xavier Niel, Nadine Morano et malmené par une bande de boutonneux qui découvrent les dessins de David Lloyd vingt ans après, je publiais en réaction à l’actualité comme je le fais souvent : « C’est pas ça qui va faire reculer le taux de suicide chez Orange … » en référence à la grand’ messe de Xave Niobs et quelques jours plus tard « La femme de Luc Chatel s’est suicidée en remarquant que la loi de son mari ne lui permettait pas de quitter SFR pour Free ? » en référence au même évènement auquel est venu s’ajouter un des vingt sept suicides quotidiens, celui de la femme d’un ministre dont tout le monde oubliera le nom bien avant que Carla Sarkozy ne perde le sien.

J’ai reçu pour commencer la réaction d’un responsable de marque m’applaudissant à plein clavier, peut-être ironiquement après m’avoir unfollowé : « bravo le tweet. Bien vu et d’un très bon goût ». Suivi de quelques réactions, parfois des rires, parfois des insultes. Puis il a eu cette chronique de Patrick Cohen, papysitter du service public qui n’hésite pas à railler ses prédécesseurs et confrères sur leur physique. Le toutou de l’écurie Val/Hess, qui s’attribue quotidiennement deux minutes d’avis tellement personnel qu’on se demande s’il intéresse quelqu’un d’autre que lui, ironisait dans le poste sur la mésaventure d’un autre ex-mi(tho)nistre que je ne citerai pas pour le laisser dans l’anonymat dans lequel il a l’air confortablement installé, surnommé MorinMcFly sur Twitter. Ca ne fait pas rire Patrick Cohen. Ce qui influe sans doute sur l’électorat sur dit ex-mi(tho)nistre qui plafonne à zero pourcent dans les sondages. Puis Patrick (soyons triviaux puisque la suite l’est) se lâche au sujet des piques humoristiques concernant l’un vingt septième des suicides du 22 janvier 2012 affirmant qu’elles sont comme des « graffitis dégueulasses pire que les murs des chiottes » et qu’elles en ont « souvent l’odeur ». S’en suit une vague de réactions numériques trouvant que faire de l’humour sur ce sujet était « puant » « gerbant » et un article affirmant que « l’humour noir ne dispense pas d’être drôle ». Ce même article qui concluait en disant  que la posture « ‘intelligente » était de « laisser place au silence ». L’auteur ajoute même plus tard : « Ce que j’ai vu surtout, c’est beaucoup […] de silence ». Ionesquesque.

Alors d’accord. Disons que mes tweets étaient de trop. Admettons que la mort n’est pas drôle et que faire des unes et des dépêches « URGENTES » sur un dix millième des suicides annuel sans même rappeler ce chiffre est normal. Acceptons que personne ne doit s’amuser de la disparition d’autrui. Mais pourquoi donc n’ai-je entendu aucune voix de cette morale à géométrie variable s’élever contre les jeux de mots sur Khadafi et Ben Laden, les petites phrases sur Rosy Varte ou Cesaria Evora ?  Personne n’est choqué des blagues sur Karachi(foumi) ou les procès Chirac(ette) ? Et pourquoi personne ne s’offusquera des bons mots qui entoureront les décès désormais imminents de Benoit XVI ou de Jean-Marie Le Pen ?

C’est d’ailleurs Jean-Marie Le Pen, avec moins de cheveux blancs sur la tête mais autant de haine des noirs dans le coeur, que le regretté Pierre Desproges avait choisi pour répondre  à la question « Peut-on rire de tout ? » sur France Inter le 28 septembre 1982. Il répondit que oui, avant de donner une explication que je ne saurais que citer, faute de savoir en écrire une de mieux :

S’il est vrai que l’humour est la politesse du désespoir, s’il est vrai que le rire, sacrilège blasphématoire que les bigots de toutes les chapelles taxent de vulgarité et de mauvais goût, s’il est vrai que ce rire-là peut parfois désacraliser la bêtise, exorciser les chagrins véritables et fustiger les angoisses mortelles, alors, oui, on peut rire de tout, on doit rire de tout.

Parce qu’autant j’accepte volontiers les qualificatifs « mauvais gouts » associés à mon encontre (ou à tout autre encontre que le mien), autant je m’offusque qu’on puisse se choquer d’un écrit parce qu’il n’est pas drôle. Qu’est-ce qui est drôle ? Les ridicules frasques d’un ministre en exercice qui s’exprime sur internet comme dans un bar PMU de Saint-Etienne ? Les chroniques matinales d’une comédienne ratée issue des quotas nécessaires de l’immigration qui fait la promotion de son spectacle ? Les éternels et redondants clashes d’émission nocturnes hebdomadaires qui font plus de visionnages sur YouTube que d’audience en direct ?

Mais au delà de « ce qui » est drôle, je me demande surtout « qui » décide de « ce qui » est drôle ? Et qui décide du délai de carence nécessaire avant de pouvoir plaisanter sur la première catastrophe naturelle ou la première tuerie venue ? Deux mille ans de traditions judéo chrétiennes ont semble t’il en quelques années suffit à faire disparaitre la liberté de ton et d’expression difficilement acquise dans les années 80 par une floppée des clowns télévisuels. On ne rit plus des arabes par peur d’être traité de raciste, on ne se gausse plus des juifs sous peine d’être antisémite, on ne nargue plus les pédés sans être étiqueté d’homophobe et on ne peut plus rigoler sur une gonzesse sans se faire mordre par une chienne de garde.

Petit à petit, l’auto censure fait son nid sans que personne ne lui demande et les fondamentaux acquis du passés deviennent désuets, la populace préférant soutenir le Juste Prix aux justes causes. On se bat pour les cartes de presse des salariés d’une émission à succès ou la réouverture d’un site de piratage financé par le blanchissement d’argent au nom de la liberté d’expression, en oubliant que la vraie liberté d’expression, ce n’est pas la belle qui brille à la télé, c’est celle que tout un chacun peut utiliser quand il le souhaite.

Coluche, Le Luron, Desproges, mes amis, mes amours, où êtes vous ?

11 commentaires

  1. On peut rire de tout mais pas n’importe comment! Sincèrement, tu penses que ton tweet était une bonne vanne? Je suis le premier fan de l’humour noir et bien trash, à la seule condition qu’au moins ce soit drôle, là personnellement j’ai pas rigolé (même pas un sourire)

  2. Je t’accorde que les 2 derniers paragraphes décrivent assez justement la vague de branlette « politiquement correct » qui envahit nos médias dont nos neurones s’imprègnent.

    Heureusement y’a des gens comme Eric Zemmour et Benjamin Lemaire, sinon on s’emmerderait ! 😀

  3. Très intéressant ton article et très bon sujet pour le bac de philo. Ta question est bonne et plus que justifiée mais au-délà de tout ça, pourquoi les gens ont-ils besoin de se révolter pour un oui ou pour un non ? L’humour s’arrête là où ça fait mal, à la frontière invisible entre le je-suis-outré-mais-ça-me-fait-rire et le ça-me-dérange-profondément. C’est vrai que le temps faisant il y a plus de sujets « sensibles » car ils heurtent la sensibilité d’un tout un chacun. C’est une question d’époque de l’image et du faux-semblant, on veut créer une opinion de soi sur ce que l’on représente et par rapport à des idéaux clichés à la con. Je vais venir dire que ta blague c’est de la merde et que t’es un con uniquement parce que c’est public et que mon intervention montrera que cette blague remplie de préjugés dégueulasses ça ne passe pas avec moi ! J’ai un S rouge sur mon t-shirt bleu et le politiquement correct régnera avec moi. Etre bien sous tout rapport, rien qui ne dépasse, ne pas être un putain d’electron libre, voilà ce que l’on doit être publiquement. Par contre, cette même blague dans le cadre privé avec des gens qui déconnent, j’aurais rigolé comme tout le monde mais là… l’occasion trop belle pour me mesurer à toi déjà, t’écraser un peu publiquement et que tu fermes ta gueule d’intello-journaleux parisien… Merci de me laisser faire mon barbeau pour montrer que je ne tombe pas dans la « facilité » de l’humour moi monsieur… Je suis bien au-dessus de ça.

    Je comprends mieux pourquoi t’as planché des heures sur ton article. Un homme qui cite Desproges ne peut-être qu’un homme intelligent. Le subtilement lourd est un exercice compliqué mais tellement jouissif. Continue à vouloir amuser ceux que tu as envie de faire rire, t’es pas Anne Roumanov heureusement.
    Un ami qui vous veut du bien.
    Je suis Dicky le canard et j’approuve ce message.

  4. Ton article est dans l’optique des valeurs que je soutiens! L’expression que nous possédons s’efface de jour en jour au profit de valeur que les plus nombreux frustrés par un manque d’humour considère comme irrespectueux! On ne va pas se voiler la face… Cela me fait déjà bien rire de gens voilés dans ma rue, des gens en robe religieuse – chrétien, musulsman- ou encore les témoins de jéhovah -que j’assossirais à des commerciaux de leur dieu- qui n’aime pas l’humour sous peine de blasphème!

    Ce n’est même pas les origines ethniques ou religieuse qui nous font défaut! Mais la génération actuelle! La jeunesse extrémiste, quelque soit le partie pris! C’est l’extrême et le nombre! Dix voix valent mieux qu’une!

    Je fait des copies assez régulièrement pour toute sorte de gens! Je rigole plus avec les vieux, italien, algérien, marocain, et français qu’avec les jeunes qui me parlent comme si nous allions troqué et qui s’irritent quand tu dis poliment non!
    Je rigole sur TOUT avec des vieux, hommes ou femmes, et ce sont les premiers à se plaindre de la mentalité des jeunes et ce manque de liberté d’expression!

    En répondant bêtement à la question : qui décide de ce qui est drôle ou pas?! La réponse est sous nos yeux… À nos pieds… Les moins de 28 ans… La majorité des moins de 28 ans! La génération née depuis 1985…

    On a rater un car… Depuis que les inconnus ont arrêtés leurs sketches j’ai l’impression qu’on a plus d’humour!!!

    QU’ON ME RENDE BOURDON, LEGITIMUS ET CAMPAN!!!!

    Tout ce que je dis en reste personnel!
    Après y à des cons partout!!! Moi sûrement compris!

  5. Et Desproges continuait ainsi: « On doit rire de tout. Même de la mort. Au reste, se gêne-t-elle, elle, pour se rire de nous? ».
    Et une autre, ma préférée: « je préfère rire d’Auschwitz avec un juif que de jouer aux échecs avec Klauss Barbie ».

    Pierre, bordel, reviens!!!

  6. Bon j’ai lu…. (vu que ça m’était quasiment dédicacé :p )

    Tout ce que j’ai à dire, c’est que Benjamin, tu souffriras que, certes on peut rire de tout mais on peut choisir avec qui. C’est ça le truc. Quant à ton trip, qui décide de ce qui est drôle ou pas, c’est une fausse bonne question et surtout une pirouette, qui permet tout et n’importe quoi. Encore une fois, on a le droit de ne pas suivre.

    Je t’ai unfollowé (puis refollowé et je crois qu’on s’en est expliqué aussi) parce que j’avais pas envie de lire ça. Je ne t’ai pas insulté. Je ne t’ai même pas envoyé de dm. (et dieu seul sait que je l’ai fait n’est-ce pas ?)

    Alors le plan de la censure, Desproges toussa, faut arrêter. On peut rire de tout avec n’importe qui mais n’importe qui peut choisir librement de de ne pas adhérer, ou de ne pas rire, voire même de se barrer. Ca ne t’empêche en rien de continuer tes blagues, parfois très drôles, parfois moins. Mais si je dois subir un truc qui ne me fait pas rire (pr des raisons que je t’ai expliquées face à face), je me demande si cela ne devient pas une atteinte à ma liberté purement et simplement.

    Le mot de Desproges est en train de tourner à la dictature et sincèrement, je l’emmerde lui et son « on doit rire de tout ». C’est propre à chacun, ne lui en déplaise…

  7. Quand Megaupload a fermé j’ai vu plein de tweets du genre  » je venais de payer mon abonnement je vais me suicider » ou encore  » je ne peux plus voir ma série j’ai envie de mourir »
    Je trouve ça beaucoup plus choquant. mais mon commentaire est inutile puisque chacun a le droit de lire et de ne pas lire ce qu’il veut et le mot liberté est utilisé dans tous les sens même pour interdire.
    Enfin bref la twitter addiction nous conduit désespérément à regarder de la merde, dire de la merde et la commenter, puis enfin se congratuler mutuellement sur nos cacas en fonction de nos affinités du moment.
    Bref ça me casse les couilles

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