J’ai fait le marathon de Paris

Tu te souviens, je t’avais déjà conté mon semi-marathon de Paris il y a quelques mois. Tu te souviens ?

Eh bien j’ai fait dans la sur-enchère, je me suis ensuite inscrit au Marathon de Paris. 42 km195, j’ai validé mon inscription sans réfléchir. Ensuite, j’ai regretté. Puis, j’ai décidé cette fois de me préparer, en allant courir quatre fois par semaine, en mangeant des légumes, en dormant plus de huit heures par nuit, en ne buvant pas une goutte d’alcool. Donc, pendant mes 5 semaines d’entraînement, en gros, j’ai eu une vie de merde.

Et c’est ce que j’avais à l’esprit en me levant ce matin, cette envie de ne pas avoir fait tout ça pour rien. 6h, le réveil sonne. Ca fait chier un dimanche, mais c’est pour la bonne cause.J’ai été chercher mon dossard jeudi, ça m’a permis de ne pas bosser, et on m’a filé tout plein de sacs avec des trucs miracles à manger pour battre les Kenyans.

D’abord, j’ai testé le Gu. C’est du gel, je n’étais pas sûr que ça se mangeait en fait. Je n’en suis d’ailleurs toujours pas sûr. Mes mains collent toujours à cause de cette merde. C’est franchement immonde.

Puis, appâté comme tout par le nom du truc, j’ai tenté The Power of Pistachos. Ma déception est de taille lorsque je m’aperçois que finalement, ce ne sont que des pistaches banales. J’espère néanmoins que le pouvoir des pistaches saura me transcender lorsque le 30e kilomètre arrivera.

Finalement, je me contente de terminer ma gamelle de riz, de boire un coup de jus de fruit et de m’habiller fissa, l’idée étant de rejoindre la ligne de départ avec une petite heure d’avance, pour prendre la température.

 

 

Dans mon métro, il n’y a que des coureurs. On les reconnaît facilement, ils ont tous le poncho dégueulasse « Marathon de Paris » en plastique qui, il faut l’avouer, ne garde pas du tout la chaleur, laissant au lieu de ça le vent s’engouffrer et gonflant en conséquence. Ainsi, ce sont 40000 bonshommes Michelin qui sautillent sur place sur la ligne de départ.

Je suis dans le sas des 3h30, parce qu’ils ont dû merder aux inscriptions. Moi je voulais 4h30. 3h30, c’est un sas de meufs canons qui courent bien et de mecs qui courent avec les meufs qui courent bien. Je suis bien dans mon élément dans le sas 3h30. Je parle avec un Finlandais du marathon, il m’évoque de suite le « mur psychologique du 30e km ». Je prends alors conscience de l’ampleur du truc : pour rallier le 42e km, il faudra faire 42 kilomètres. C’est con à dire, mais 42km, ça sonnait jusqu’ici juste marathon pour moi. Là, j’ai compris qu’il faudrait passer par le 8e, le 22e, le 30e et aussi les autres. C’est voué à l’échec, pensé-je, avec cette incertitude caractérisant les intellos du premier rang avant un contrôle surprise. Parce que j’étais prêt, et il a fallu que je m’en convainque pour ne pas filer en douce et accrocher en cachette mon dossard pucé sur le dos d’un concurrent qui a de la gueule. Pour pouvoir dire « je l’ai fait » sans l’avoir fait.

Quelques minutes avant la course, deux débiles commencent à danser sur une estrade et veulent qu’on les suive pour s’échauffer. J’analyse mes copains de sas, et vois quel oeil dédaigneux ils jettent aux deux branquignoles. Donc je les imite, et ne danse pas. C’est un bide total.

Une pistachos et c’est parti. En franchissant la ligne de départ, j’ai des frissons partout. « Bonne route », me lance une jolie blonde. « Merci », lui réponds-je, poli mais fébrile.

Km 1 : C’était rapide… Je ne l’ai pas vu passer. Je pars sur les bases de 3h30, en me disant que si ça se trouve, ça peut passer. Alors, il ne me resterait qu’un film Titanic avant mon arrivée. Facile, je vais réciter Titanic dans ma tête pour penser à autre chose, et lorsque ce sera fini, je franchirai la ligne d’arrivée. Premier problème, je n’ai vu qu’une seule fois Titanic, et j’ai dû pioncer un peu pendant le film. Alors il faut convertir en un film que je connais bien. 3h30, c’est deux fois Les Bronzés font du Ski. OK, c’est parti.

Km 10 : Docteur Jérôme Tarayre a merdé sur son slalom, et va gueuler dans la cabine du speaker.

Km 11 : La chanson des Schtroumpfs m’arrive dans la tête, sans que je ne comprenne trop pourquoi, niquant tout mon film. C’est la merde, j’ai repris conscience de ce que j’étais en train de faire. Et après 10km, j’ai déjà mal au mollet gauche. Alors viennent les calculs : il ne me reste trois fois ça à faire. Sur le papier, ça paraît complexe. Je suis toujours avec le meneur d’allure des 3h30, qui est un type assez chouette. Il a plein de tatouages, et… putain tu fais quoi mec ? Le meneur d’allure avec son drapeau 3h30 se barre sur le côté de la route pour pisser. Alors je le suis, et attends derrière lui. Et lorsqu’il repart, c’est avec l’idée de rattraper rapidement les quelques secondes perdues. Résultat, je ne peux pas le suivre, et je perds donc ledit meneur d’allure, sympa et tatoué. Je choisis de suivre une certaine Elenya, c’est écrit sur son tee-shirt, pour des raisons purement esthétiques.

Km 15 : Elenya me lâche, et ça craint, rapport aux raisons purement esthétiques.J’ai l’impression de vivre le « mur psychologique » 15 km trop tôt. Je doute un peu beaucoup, mais m’accroche. Désormais, tous les 3h30 me doublent et me jettent des regards apitoyés. C’est que je n’ai pas belle allure, à moitié boitant, courant au ralenti. Je me force à ne pas marcher, mais putain j’ai mal.

Km 16 : C’est le ravitaillement des bâtards. On te file avec un jolie sourire des bouteilles d’eau, des oranges… Et les mecs te poussent par pure jalousie. « Restez pas là », qu’ils disent. « Putain les gars, il reste 36km et vous visez les 3h45. Sérieux, faut accélérer si vous voulez légitimer ce comportement de connards. » Et ils se taisent. j’étais énervé car fatigué. Je sentais que ça ne passerait fort probablement pas.

Km 20 : Je tape sur l’arche en criant « Yes ». Je me fais mal aux doigts.

Semi-marathon : Appel de mon père, je décroche : « T’en es où ? », « Au semi. » « C’est tout ? » C’est tout. » « Tu vas finir ? » « C’est de toute façon mon chemin pour rentrer à l’appart. » Ca y est, je me suis remotivé, ça va le faire.

Km 26 : Très soudainement, alors qu’on passe dans des tunnels où tout le monde crie, où ça résonne vachement, gros coup de mou. Je ne peux pas localiser ma douleur, mais faut absolument que je marche, sinon je pense que je vais mourir. Alors je marche, dans le tunnel, répondant méchamment aux gros connard de beaufs criant « Vous êtes fatigués », « Oui, et je t’emmerde ». Ca fait rire les coureurs qui me doublent. Des fois, ils me donnent une tape dans le dos en m’encourageant. Ca me rebooste… 100m. Ah, un point sur les supporters : pour la première fois de ma vie je vous ai trouvés utiles. Faut savoir que chaque cri en mon honneur, chaque tape dans la main d’un môme fier comme tout, chaque banderole rigolote me file la niaque.

Km 30 : Ca ne va pas mieux. Maintenant, chaque cri de supporter me fatigue, chaque gamin me tendant la main m’exaspère. Je morfle sévère, et comprends qu’il reste 12 km, ce qui est à mes yeux énorme. Je n’envisage pas trop abandonner, mais crever au bord de la route, pourquoi pas. Vomir, déjà. Des bananes et des oranges, avec de l’eau. Je ne mangerai plus jamais de banane ni d’orange. Je ne boirai plus jamais d’eau. A chaque ravitaillement, ce sont les seules alternatives.

Km 31 : J’ai dû mettre 2 heures pour faire le dernier kilomètre, je pensais arriver au 35e et me rendre compte en avoir loupé plusieurs. Mais non. Je galère, vomis parfois, et ne parle plus avec les coureurs qui me dépassent. Les meneurs d’allure de 4h me doublent maintenant, et les filles sont beaucoup moins charmantes que dans le sas des 3h30. Ici, beaucoup de super-mamies.

Km 35 : Bon, j’en peux plus. Vraiment plus. Faut que je marche. Et je recours très bientôt.

Km 40 : Allez, remotive toi, tu marches depuis 5km au moins. Les premières foulées sont les plus dures, je grimace et souffre sa race. Mais ce sont les dernières foulées, c’est la fin des Bronzés, Léonardo di Caprio est en passe de crever.

Arrivée : J’essuie ma larme, prends des gens que je ne connais pas mais qui puent la sueur dans mes bras. On me propose des bananes et des oranges, je décline, un tee-shirt de Finisher, je pense l’arborer à vie. Déjà demain, au boulot, pour me la péter grave. Et pour draguer, maintenant, je pourrai dire aux meufs : « Je suis marathonien, et ton père est un voleur, il a pris toutes les étoiles du ciel pour les mettre dans tes yeux. »

19 commentaires

  1. Félicitations pour ta performance et pour ton courage. C’est pas donné à tout le monde. Courage pour les courbatures demain 😉

  2. Bravo, exactement comme toi, même départ, mêmes remarques, mêmes sensations mais tu m’as battu quand même (5 heures).

    Bien écrit et hilarant.

  3. Bravo pour ce retour d’expérience : c’est vraiment ça! je l’ai fait en moins de 5 h et j’en ai chié tout pareil mais fière de l’avoir terminée!! encore bravo me suis bien marrée

  4. Un pro ou les magazines diraient que t’as tout fait à l’envers, partir trop vite, bouffer n’importe naouak, mais au final tu l’as fait et c’est génialement raconté 🙂 Je me suis revu pendant mon dépucelage marathonien… Bravo et récupère !

  5. J’espère que tu as noté qu’en fait c’est pas « Pistachos », mais « Pistachios »… ce qui, il me semble, indique que le produit est bel et bien conçu pour la performance.

  6. Bravo pr ton billet et ton statut envié de finisher, très drole et véridique, j’espere que tu commences a recuperer l’usage de tes jambes!

    J’ai aussi pisse a cote d’une flamme 3h30 apres Bastille et vu Elenya (en tee shirt rose fluo?) avec ses longues jambes et son collant en matière tres technique. Elle est réapparue telle une hallucination au 38eme km alors que j’agonisais lentement, et meme avec cette ligne (de mire), elle s’est lentement éloignée sans que je puisse rien y faire…. le fond du fond

    Burrito

  7. Félicitation pour ta performance! Tu l’as fini, ce qui est l’essentiel! Je trouve que dans ton récit, tu résumes assez bien la mentalité d’un marathonien, preuve qu’on ne naît pas marathonien mais qu’on le devient. Mon premier marathon s’est déroulé exactement pareil, dans le sens, où je me suis inscrit un peu au hasard, et j’ai grave morflé, sauf qu’à aucun moment je ne souhaitais abandonner (quitte à crever, comme tu l’as si bien dit), et la ligne d’arrivée, c’est le pure moment de joie, où tu sais pas trop si t’es heureux, t’as l’impression de pas être conscient, puis les larmes aux yeux te viennent, bref la satisfaction d’avoir dépasser tes limites.

  8. Salut DZIBZ, ton compte-rendu m’a bien fait marrer mais je compte réagir et contribuer, ce qui me permet au passage de raconter ma life sur ton site parce que moi, de site, j’en ai pas. J’ai en effet franchi la ligne d’arrivée de mon premier marathon de Paris assez galère il n’y pas plus tard qu’il y a 7 heures (à mon grand dam).

    Je te signale d’abord que tu es parti comme un bourricot, en conséquence de quoi tu t’es méchamment pris le mur dès le 26ème, une performance de lemmings dont tu peux être particulièrement fier. La lecture de ton CR des 10km de l’Equipe confirme ton enthousiasme kamikaze débordant.

    Je dois dire néanmoins que je suis un peu jaloux de toi, car je n’ai même pas eu la chance de taper le mur moi-même.

    En me levant ce matin, j’ai une confiance modérée mais des ambitions renforcées par un bon semi il y a 3 semaines. Comme j’ai lu ton billet il y a quelques jours, j’ai évité le Gu et balancé les pistachios dans la première poubelle venue. A la place, je me suis gavé de pâtes, rapport au glycogène et au mur tant redouté. J’ai l’impression de peser trois tonnes.
    J’arrive trop tôt place de l’Etoile, genre 8:00, départ du sas prévu à 9:15, ce qui n’est vraiment pas dans mes habitudes. Comme j’ai beaucoup bu depuis le petit déj, j’en profite pour aller souiller les façades d’immeubles haussmaniens dans les rues perpendiculaires. Pas vraiment par méchanceté, mais il y 200 mètres de queue devant les quatre misérables chiottes mises à disposition des coureurs en haut des Champs. Dans le sas des 4:00, y a plein d’étrangers (je les entends pas j’ai du hardrock à fond dans les oreilles mais c’est écrit sur leurs dossards). Un couple de Sudafs notamment qui veut qu’on les prenne en photo de dos passkya écrit un truc marrant sur leurs T-shirts. Ce qui nous fait profiter du dos de la demoiselle, particulièrement grâcieux (mines graveleuses de mes voisins de sas, et commentaires en conséquence que je n’entends pas à cause du hardrock). Les crétins en haut de l’estrade ne sont clairement pas à bloc mais parviennent à se faire suivre par quelques cinquantenaires à cuissard rose et casquette qui n’attendaient que ça. On se fait cuire la gueule en attendant le départ parce que le soleil, pas prévu à la fête, a finalement décidé de s’inviter. Je suis en nage et tout rougeaud. La meute s’élance finalement avec un quart d’heure de retard.

    Comme 90% des débutants, 89% des mecs qui courent bien et 99,9% des geeks qui trouvent dans la course à pied un substitut à leur vie sociale compliquée, je possède un cardio-fréquencemètre à qui je voue une confiance absolue et qui me dit d’arrêter de me la jouer même que je suis convaincu que j’ai les jambes. 3 bornes après le départ, calé sur mon rythme d’entraînement, la sentence tombe : mon palpitant fait du grand nawak. Je prends sur moi (rapport à l’ambition), et réduit l’allure (et l’ambition). 4:00 ça peut encore le faire, en restant sage. Mais ça le fait pas. Ca palpite à mort, je suis encore obligé de réduire de quelques 10èmes de km/h. Ce qui fait que je me traîne comme une grand-mère neurasthénique pour éviter d’exploser en vol. Ben même comme ça c’est dur ! D’abord ces connards de l’organisation on coupé la moitié de l’éclairage du tunnel au 26ème pour faire une ambiance boîte de nuit. A cette distance inconnue, sensation de moins bien pas rassurante, et on voit vraiment que dalle. Un mec se prend les pieds dans d’autres pieds et se vautre. Au 30è, j’ai les mollets carbo et Slash tape un solo de gratte sur mes ligaments du genou. Sur la droite (véridique), une équipe médic fait un massage cardiaque à un pauvre gars à moitié caché par une couverture de survie. J’imagine 2 secondes (pas plus) que c’est moi. Au 33è, des sirènes, une bagnole passe entre les coureurs avec un type pas bien dedans. A partir du 35è, moins-bien généralisé, pieds, genoux, mollets, abdos, trapèzes, mais toujours pas de mur. Ligne d’arrivée. Cramé et frustré. Je prends ma breloque, mon maillot de finisher et me casse vers le métro.

    Et ben malgré tout je reçois plein de messages de félicitations de ma famille (sont bien obligés) et de mes copains que 3 mois de quasi-abstinence de bière impressionnent bien plus qu’un marathon ! Je ne mérite pas d’être félicité. Mais peut-être d’être plaint. En tout cas moi, ce soir, je commande du chinois.

  9. Tu fais parti de ceux qui se mettent dans des sas trop rapides pour leur niveau et qui genent du coup tous les autres qui eux ont le niveau. Je confirme que tu merites le titre de mega connard. Va te faire foutre.

  10. Salut

    Je viens de faire mon premier marathon dimanche à Nantes. Juste avant cette epreuve, ma femme ma envoyé ce mail ou tu décris de manière « genialissime » ton expérience.
    Je me lance à mon tour dans cette aventure et vu le temps de course, effectivement on a le temps de réfléchir à plein de choses… Aux bronzes font du ski entre autres ( mort de rire )

    Merci de ce récit très fanfare qui, au final, m a servi j’en suis sur a ne pas partir trop vite.

    J ai mis 3h59 ! Trop fier.

    Merci mec et à ce jour j’ai trop mal aux jambes.

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