L’horrible vérité

Je mets la petite dans sa poussette, c’est parti pour la balade, direction le stade.

Leur voiture est garée devant les vestiaires, comme d’habitude.

Au début, je les ai pris pour un couple illégitime, qui se cacherait loin  du village pour éviter les ragots et le drame. Je rebroussais chemin, préférant ne pas les gêner. Se faire surprendre en plein ébat est déjà bien dérangeant, je m’en voudrais de jouer les tue-l’amour avec ma poussette.

Et puis je me suis fait la réflexion. Les autres se garent de l’autre côté pour ne pas être vus. Eux non. On les voit de loin. Ce ne pouvait donc pas être ça.

J’ai repris ma route, je me suis approché. Il n’y a bien deux passagers mais aucun ne bouge. Peut être sont-ils morts. Un règlement de compte, une balle dans la tête chacun et on les abandonne ici en guise de message…

 

… Voilà ce qui se passe quand on nous paye pas..

… la prochaine fois, ce sera toi…

… A mort, les infidèles…

… Nous n’en pouvions plus de cette vie…

Pourtant non, le conducteur baisse la tête vers son journal. Elle se tourne vers moi, avec un air de panique qui ne dure qu’un instant.

Peut-être est-ce un appel à l’aide. Son mari violent l’oblige à contempler la campagne.

Ou alors, ils cachent quelque chose et j’ai failli les surprendre. Mais que peuvent ils bien faire au beau milieu de ce rien ?

Il se tourne vers moi, me salue d’un sourire. Je réponds de même. Elle me sourit aussi mais à contretemps.

Peut-être viennent ils ici simplement pour se reposer. Chez eux, les jeunes font trop de bruit, leur petit fils joue de la batterie, leur fille alcoolique pleure toute la journée, un peu de calme avant de repartir, c’est tout à fait compréhensible.

Ils ont l’air de deux bons vieux retraités. Elle doit s’appeler Yvette ou quelque chose du genre. Lui, ce serait  plutôt Jean-Louis. Le soir, il fume sa pipe en faisant ses mots croisés, elle sirote un Porto devant « Plus Belle la vie ». Pas du tout le profil de tueurs en série. Et c’est peut-être ça qui m’inquiète.

Si ça se trouve, il y a un cadavre dans le coffre. Chaque jour un nouveau qu’ils laissent crever à l’arrière. Ils le prennent sur la route, le tabassent chez eux et le lendemain, hop, dans la voiture. Leur gentillesse n’est qu’une couverture. Personne ne pourrait les soupçonner.

Non, j’aurais entendu hurler.

Monsieur ne lit pas un journal, non, mais les dernières promotions du supermarché. Je n’arrive pas à croire qu’il soit aussi concentré. Il inspecte le prix des côtes de bœuf avec une patience infinie. Si ça se trouve, il est illettré. Il apprend chaque jour ici, avec sa compagne, car il n’ose pas l’avouer à ses amis. Le journal est encore trop dur pour lui alors que là, il peut déchiffrer en paix.

Prendre son temps.

Tranquille.

Non…

ça ne colle pas.

Le journal des promos est hebdomadaire et eux viennent tous les jours.

Il y a autre chose.

Ils se sont rencontrés ici. Il y a des années. A l’époque, le terrain n’était que de la caillasse mais il se défendait comme personne. Il aurait pu être un grand joueur si le devoir de la terre ne lui avait pas coupé les ailes. Elle venait le voir tous les jours à son entraînement. Il la remarquait à peine, trop occupé par son jeu de jambes. Et puis à force, les liens se sont noués. Ils ont vécu ensemble loin et maintenant, les voilà revenus, commémorant le lieu de leur premier amour.

Mouuuuais…

En même temps, c’est juste une pelouse avec une buvette et des traits dessus. Je veux pas faire mon parisien mais lire tous les jours des promos en regardant un truc plat… Ou alors, je me fais une fausse idée du romantisme.

La petite s’est endormie, je retourne chez moi.

Je ne saurais peut-être jamais ce qu’ils font ici.

Du moins, pas aujourd’hui…

Mais peut-être demain.

De toute façon, je passerai tous les jours jusqu’à comprendre ce qu’ils trament.

…………………………………………………………………………………………………………………………………

-Il est parti ?

– Oui, c’est bon…

– Pfff, pauvre petite…

– Tu crois qu’il va revenir ?

– Non, à chaque fois, il ose pas.

– Franchement, si c’est pas malheureux. Voir ça chez nous… J’aurais jamais cru….

– Peut-être qu’il ne fait que la promener, pour l’endormir.

– Que… ? Non mais n’importe quoi, toi, tu te vois, en poussette, partant vers les bois ?

– Ben…

– Non mais franchement, Yvette, tu débloques parfois. Qu’est ce qui va faire si ce n’est pour la tuer ? Heureusement qu’on est là. Avec nous, il ose pas. On a l’oeil sur lui.

– On reviendra demain alors ?

– On reviendra tant qu’il faudra.

4 commentaires

  1. J’ai un vieux fantasme: celui de retrouver, recréer le lien social… Ben voilà! C’est la version « petit détective » et JT de TF1 avec les dialogues de The Artist, mais c’est un début, y’a du germe, de l’intérêt pour autrui… Enfin, c’est l’éternelle optimiste qui parle en moi!

  2. Scientifique à poil> Merci 🙂
    Moi (enfin moi, bref toi ou vous, ça dépend, il y a deux écoles) > Je ne sais pas si c’est hyper optimiste de croire que tout le monde est un tueur en série potentiel… M’enfin, en même temps, c’est vrai que ça rapproche les gens.

  3. Ben, croire qu’il y a un tueur en série potentiel, c’est déjà reconnaitre que l’objet du meurtre potentiel a de la vie, et mérite qu’on lui consacre des détours pour la sauver… Tout ça pour dire qu’on est mal barré à me voir me contenter de ça comme lien social et à considérer cela comme de l’optimisme! ;o)

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