Un jour de grande promesse

 

– On va faire un grand cortège, les futurs mariés seront devant et les autres suivront deux par deux jusqu’à l’église.

Si un jour, je me marie, il est hors de question que je fasse ça. En plus, les cortèges, je croyais que c’était qu’aux enterrements. N’empêche c’est fou de voir à quel point les gens sont dociles, personne se rebelle, tout le monde obéit, tout le monde à l’air de trouver ça normal.

Je veux bien qu’on soit dans un petit village, que personne ne nous connaît, qu’on ne se tapera la honte que localement mais quand même, on pourrait se défendre un peu, dire qu’on n’en veut pas de ce cortège à la con, qu’on veut marcher les mains dans les poches, avec l’air normal du type détaché qu’a pas choisi d’être là mais qui suit la famille sans broncher, genre libre, indépendant, fougueux et jeune un peu parce que bon.

Elle vient vers moi avec sa fiche. Derrière elle, tout le monde est en rang, prêt à traverser les rues du village en se tenant par le coude devant les autochtones qui nous reluquent tellement qu’on est beaux dans nos habits du dimanche.

– Ah, alors avec toi, je vois marqué Monica. C’est une cousine éloignée qui a ton âge, enfin, elle est en seconde mais elle a presque ton âge, à la fois simple, nature et sensuelle. Je ne sais pas où elle est mais je suis sûre que vous allez vous entendre…

D’un coup, la sortie me semble plus intéressante. Je suis prêt, qu’on m’amène la cousine éloignée, qu’elle transforme ce mariage à l’ancienne en fête de l’amour. Un peu de romantisme dû au décor, beaucoup d’érotisme surtout en soirée et voilà, je n’aurais pas tout perdu à mettre les pieds ici. Une conquête de la montagne, c’est toujours un souvenir qui…

– Excuse-moi, il y a un problème…

Elles sont venues à deux pour me l’annoncer. ça doit être grave, il faut que je sois fort.

– Monica est… remplacée. Elle a eu une crise d’appendicite, elle s’est faite opérée hier soir . Les docteurs l’ont interdit de venir. Je l’ai eu au téléphone, elle était en pleurs.

Adieu Monica. Nous aurions pu nous entendre, parler d’opération, nous montrer nos cicatrices, philosopher sur la vie qui met des coups et puis passer vite fait à autre chose parce que bon, je ne suis pas là tout le week-end.

– A la place, c’est Tatie Nadine qui va t’accompagner.

Tatie Nadine.

ça ne serait pas…

Si c’est…

Elle s’avance vers moi…

Mme Patate en habit de fête.

Chacun de ses pas fait trembler la terre…

Sa moustache est un peu de travers…

Elle me sourit de toutes ces dents, du moins, de celles qui restent.

Je remercie le ciel de ne pas être dans ma ville.

Je le remercie aussi de ne pas avoir encore inventé Facebook.

– Alors le parisien, on est content d’être là.

Son haleine me rappelle les toilettes de Trainspotting.

J’hésite entre rire et pleurer.

Rendez-moi Monica.

Même avec un cathéter, elle fera l’affaire.

– Vous êtes prêts, on va y aller !

ça y est, ça démarre.

– Marche pas si vite, j’ai mes varices qui lancent…

Elle soulève le bas de sa jupe, me montre l’étendue des désastres.

Je jette vite fait un coup d’œil à la montagne pour me laver les yeux.

– On va faire des petits pas. Et puis, ça m’arrange, rapport à mon estomac.

Je ne comprends d’abord pas ce qu’elle veut dire.

Il aura fallu quatre petits pas pour que je comprenne l’idée.

Elle pète.

A chaque pas qu’elle fait, elle pète.

Devant nous, on se retourne.

Derrière, on pouffe.

Et elle pète tant qu’elle peut en ce jour heureux.

Une larme coule le long de mo visage.

Monica, si tu m’entends, je te hais.

Nous abordons un virage.

Un panneau indique que la route est interdite aux quinze tonnes.

J’hésite à continuer.

Avec Tatie Nadine au bras, je risque l’infraction.

Finalement, le chemin a été long et douloureux.

Arrivés à l’église, j’essaie de la détacher de mon bras mais rien à faire, elle s’accroche.

– Tu vas pas me laisser seul…

Oh, je déteste ça. Je déteste cet air perfide qu’ont les personnes âgées pour qu’on reste près d’elles, ce petit regard de chien battu qui voudrait qu’on l’adopte, qu’on ne les oublie pas, qu’on leur donne à manger et que l’on change leur caisse.

Je déteste ça.

Et je ne cèderai pas.

– Viens, y a des sièges de libre…

Mais je n’ai pas le choix.

Elle est plus forte que moi.

La messe commence. Le prêtre est content, en tout cas il le dit, il va communier ces deux âmes et blablabli et blablabla. Moi, je pense au décolleté de Monica sans me rendre compte que mes yeux plongent naturellement dans celui de Tatie Nadine. Elle s’en rend compte. Et me renvoie un sourire coquin.

J’en suis presque à m’étouffer.

Heureusement, tout le monde me regarde, me montrant bien qu’il serait de mauvais ton de mourir un si beau jour de cérémonie.

« …J’aurais         beau parler toutes les langues de la terre et du ciel,
Si je n’ai pas la charité, s’il me manque l’amour,
je ne suis qu’un cuivre qui résonne…
 »

– Quelle connerie !

Elle a beau chuchoter, je l’entends.

« …J’aurais beau être prophète,
avoir toute la science des mystères,
et toute la connaissance de Dieu… »

– Non mais franchement, quel ramassis de merde !

Je l’entends et ça me fait rire.

« … et toute la foi jusqu’à transporter les montagnes,
s’il me manque l’amour,

je ne suis rien… »

– Je t’en foutrai de l’amour, moi… Des claques, oui !

– Chuu-uteu !

C’est la placeuse qui s’est retournée. Elle me fait les gros yeux.

Finalement, ce beau jour aura bien tenu sa promesse. Je n’aurais certes pas rencontré l’amour, pas même la bagatelle, encore moins la bague au doigt. Mais au moins, je me serais bien marré.

Et c’est la seule chose qui compte.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *


*