L’honteuse tendresse des cacahuètes

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L’existence sereine et paisible des provinciaux, du moins ceux qu’il m’est arrivé de côtoyer pour le meilleur comme le pire, est réglée comme du papier à musique ; de préférence une valse à l’accordéon où l’on tourne, tourne et tourne, comme pour sonder le gouffre tiède et sépulcral de l’existence ordinaire, plaisamment engoncée dans le fantôme d’une institution religieuse déclinante, traditions moins assumées mais tout aussi prégnantes qu’autrefois. On va à l’église par la simple paresse de changer une formule qui, à défaut d’entretenir une foi absente, entretient les relations cordiales entre membres d’une famille de 16 oncles et tantes pour une quarantaine de cousins –  les conséquences d’une famille rurale, enfant du baby-boom, moins liée par la religion que par les repères temporels sous-tendus par celle-ci.

Au baptême, simulacre de présentation officielle du têtard dans la grande conférence de presse du Seigneur, succède la communion, rituel de fin d’enfance dont les chaînes, Hi-Fi comme argentées, sont offertes comme un paradoxale compensation aux tristes mercredis après-midi enchaînés à une chaise ; puis, les 18 et 20 ans, toujours dans une salle des fêtes au décor tantôt lambrissé, tantôt agrémenté de frises décoratives, de ballons imprimés que les enfants explosent à la fin de la soirée, de canard rôti à la papillotte d’haricots verts entourés de bacon dans les assiettes, les amis et conjoints de quelques mois qui se déchireront au whisky ou à l’aigreur, les beaux costumes taillés un poil trop grand, les cravates larges comme un plateau de cantine, les cartes d’anniversaire Le Piaf s’empilant comme autant de futurs dossiers que l’on ressortira – ô surprise – au mariage, dont la logique implicite veut qu’il arrivât dans les dix années à venir. Selon les antécédents de votre famille en matière de discernement et de divertissements, vous vous retrouverez avec une fête maladroite mais débordante de chaleur et de sincérité et où l’on se sent comme un chat au coin du feu, ou une pochade vulgaire comme un nanar sexiste des années 70 qui aurait mêlé la Science-Fiction avec la comédie pour débaucher Laurent Gerra comme acteur principal.

Devinez désormais dans quelle camp se trouve la mienne.

2007. Votre serviteur n’était pas tout à fait le même physiquement, les traits plus fins, quelques exubérances capillaires et vestimentaires de plus. Mon cousin Hervé fêtait ses vingt ans dans une salle de la campagne sarthoise, grande comme un gymnase un jour de bric-à-brac, et pour cause : quand les Jd, cousins paternels et forts d’une fertilité toute rustique, annonçaient pas moins de cinquante personnes présentes à ce grand événement, les Pissenlit, cousins maternels, étaient passés à l’élevage en batterie avec pas moins de cent cinquante têtes. Ce ne sont, mathématiquement, pas moins de deux cent personnes qui sont réunies dans un grand U circulaire, ripaillant et éructant, suspendues aux lèvres piercées d’un animateur – sans doute un ancien rebut du Club Med, ou du Disco’Teck du Breil-sur-Merize – accompagné de ses platines, de deux grosses enceintes, et d’une ribambelle de jeux et déguisements censés divertir tout ce beau monde.

Ce n’est pas un inconnu : il avait officié lors du mariage, l’année précédente, d’un autre cousin. Ses jeux aussi venaient de l’an dernier, entre oncles déguisés en bébés têtant un biberon sur les genoux de leurs femmes au son du Caca Kaki Collé au Cucul de Bébé Charlie et autres chorées pailletées sur le rythme entraînant de Véronique et Davina. Les deux familles n’en ont visiblement cure.

Nous sommes quatre à, paradoxalement, railler le manque de discernement de nos familles et ne rater aucune de ces fêtes : mon frère, mon cousin Guillaume, ma cousine Aurélie et moi même. Nous y voyons une occasion d’être dans notre coin et de nous repaître de toutes les énormités que l’on peut entendre de part et d’autre, quelque part entre le voyeurisme, le snobisme et la tendresse. Face à nous, un cousin de la famille Pissenlit se perce les boutons d’acné à table, sans doute pour assaisonner sa piémontaise. Il nous dit que dans la vie il est inséminateur de dindons.

« Allez Hervé, ouvre le carton ! » 

Hervé a reçu un gigantesque carton pour son anniversaire ; sur l’estrade, lui et sa copine sont invités à déballer les présents qui, à n’en pas douter, exalteront toute la grasse facétie de leur expéditeurs. L’ambiance est bon enfant, les glapissement hystériques de ma tante Nicole se mêlent aux vannes grasses de Michel Pissenlit, il y a de la viande froide et de la piémontaise, la copine de mon cousin Hervé s’agite dans tous les sens, ses deux couches de maquillage craquelant sous les néons la métamorphosant progressivement en « la Chose » des 4 fantastiques. Des enfants courent et hurlent autour de la table, ça fait beaucoup rire leurs parents entre deux verres de rosé. Voulant étendre ma jambe pour me lever de table, celle-ci rencontra malencontreusement, par le plus grand des hasards, un petit être vociférant, qui sembla s’envoler sous la puissance du choc. Son père l’engueula pour la peine, cela nous a beaucoup fait rire entre deux verres de rosé.

Le Vincent Lagaf’ des guinguettes venait de passer le fil rouge de la soirée, une chorégraphie simpliste sur une chanson dispensable, un salmigondis électronisé d’un certain DJ Ötzi ; nous nous sommes exécutés avec tout l’entrain nécessaire, nos gestes peu assurés, amusés mais honteux. Puis il a fallu que mon cousin Hervé ouvre ses cadeaux.

« Oulaaaa, un paquet de cacahuètes, ça commence bien. HAHAHAHAHA ! »

Hervé, pile poil un an de plus que moi (nous sommes nés le même jour), porte curieusement un couteau dans son étui à la ceinture, des fois qu’il tuerait une musaraigne sur le chemin de la salle des fêtes. Chaque détail, cadeau, expression, éclat de voix, ce sont nos racines qui s’offrent à notre effroi, notre part d’ombre savamment enfouie qui décide de refaire surface, ce sont les Envahisseurs sans David Vincent, une dimension de la réalité qui nous échappe et qui nous fait face, narquoise, dans toute son obscénité satisfaite.

« Un siège de camping ! T’as vu, il y a même un rangement sur l’accoudoir pour mettre ta bière. Assieds-toi dedans pour voir ! *glapissement* »

Après trois sachets de cacahuètes – sans doute un running-gag dont l’aspect comique, pourtant explicite, nous échappe – et un siège de camping où il s’affala avec l’air guilleret du campeur à qui un rouston s’est échappé de son short, Hervé vient d’ouvrir son premier paquet : motard passionné, c’est un puzzle réalisé avec une photo de sa moto, sans doute acheté à un lascar à chemisette ayant pignon sur rue. L’ambiance, rustique et détendue, se trouble instantanément. Si les Pissenlit s’esclaffent, rouges comme feu Boris Eltsine après un conseil des ministres arrosé, les Jd ressembleraient davantage à Vladimir Poutine. Notre petit groupe de quatre hésite entre le rire nerveux et se prendre la tête dans la paume de main. C’était un délice de malaise, l’omelette norvégienne du désespoir.

« Nom…de…Dieu. » dit mon cousin Guillaume, entouré de perplexité et d’airs interdits.

« Encore des cacahuètes, ça fait le 5ème paquet ! J’espère que tu aimes les cacahuètes ! Oh, un T-Shirt ».

A peine le temps de nous remettre de nos émotions masquées, que ce T-Shirt blanc, dont j’aurais volontiers échangé les petites mains bengalies qui l’ont cousu contre les sales gosses Pissenlit, affichait une photo de la copine de mon cousin avec une question en Comic Sans MS. « TU M’AIMES ? ». Désuet, mais gentillet. Jusqu’à ce qu’elle retourne le T-Shirt où réapparaît la fameuse moto avec, toujours en Comic Sans MS « AUTANT QU’ELLE ? ».

Stupeur et tremblements, comme le disait une célèbre tâcheronne. Mes parents, sis à l’autre bout de la table, nous jettent un regard amusé et entendu devant le spectacle de notre perplexité. La table devient fébrile, les éclats de rires des Pissenlit donnant une dimension mystique à l’instant, comme le plateau des Grosses Têtes après une boutade de Jean-Jacques Peroni ; les cols se font curieusement trop serrés, le cuir chevelu démange, les regards s’évitent.

« Mec, si j’étais Guillaume Depardieu, je me couperais l’autre jambe » dit mon frère, prostré.

« C’est marrant, non ? On s’amuse tellement ici, et tu vas voir, les cadeaux montent crescendo ! »

« Ils connaissent le mot crescendo chez les Pissenlit ? »

« Bah oui, c’est le jeu de société où il faut trouver l’assassin de quelqu’un, y’a le Colonel Moutarde, Madame Pervenche… »

Le temps de nous remettre de cette magnifique vanne involontaire de l’inséminateur de pintades qu’Hervé, les dents jaunies, plongea la main dans son carton. Tension à la table des Jd, je croise le regard aussi inquiet qu’extatique de mon frère, tandis que Guillaume mange la nappe frénétiquement.

« HA ! *glapissement* un chapeau en forme de capote ! HA ! *glapissement* »

Hervé, l’hilare, enfila le présent sur la tête, dans un instant qui tendait à la pornographie du goût. A ce moment, seule Aurélie brisa la chape de plomb qui s’était abattue sur nous.

« Bordel, je m’attends à tout moment à entendre « j’ai la quequette qui colle »? Qu’est ce qui va venir après? Un concours de vidage de fûts de bière la tête en bas? Un lâcher de vachettes? Un concours de pets, pour faire ton sur ton?»

« Mais t’inquiète pas, ils n’ont pas encore mis Nicole pompette sur le toit du Kangoo. »

« Mais si, ils vont le faire après les cadeaux, hihi », dit le branleur de poules. Nous le regardâmes avec l’intensité du condamné, certains du sort qui nous était dévolu. Nous ne voulions pas croire que ce spectacle, aussi fascinant qu’incommodant, pouvait se perpétuer ainsi, sans que personne ne se lève pour mettre fin à l’homélie.

Nous allions de Charbyde en Scylla : trois sachets de cacahuètes plus tard, il y eut les popols sauteurs. La pression de la main de mon frère pulvérisa un verre en Pirex. Puis des chaussons en forme de nichons. Ma tante Nicole était rubiconde, était ce l’alcool ou la couperose? Deux sachets de cacahuètes, puis un autre T-Shirt sur les 10 commandements de la vingtaine. Guillaume attaqua la table. Une chope de bière « C’est moi l’chef » et une BD sur les Blondes plus tard, nos rictus déboussolés tendaient à la paralysie faciale.

C’est l’animateur qui, voulant nous embarquer dans une chenille gargantuesque, signa notre petite délivrance. Mettant ses deux pieds en canard, Hervé entraîna sa copine, puis ses parents, puis tout le monde, dans ce grand classique indémodable des fêtes populaires. C’est à ce moment que mon cher frère eut une idée lumineuse, qui nous rendit à tous le teint frais et l’esprit facétieux. Tous derrière et lui devant, c’est une contre-chenille de quatre qui croisa la route de la chenille tutélaire pour mieux l’esquiver derrière le bar désert. Nous avions eu chaud. Bien que la chenille ne soit pas infamante après quelques verres de liqueur, c’était pour nous l’occasion d’un dernier sursaut, une manière de sortir grandis de la confrontation, une politesse du désespoir.

« Eh Guillaume, tu sais ce qui fait 20 mètres de long et qui sent la pisse ? »

« Non ? »

« Des petits vieux qui font la farandole. »

Rires étouffés.

« Damien, à tes 20 ans, t’auras un beau T-Shirt comme Hervé, et c’est moi qui te le signerai, avec tout l’amour que je dois à mon grand frère adoré. »

« Fais ça et tu auras l’honneur de goûter à un délicieux café-mort aux rats en rentrant à la maison. Petit con. »

L’honneur était sauf, tandis que nous dégustions l’un des paquets de cacahuètes que j’avais subtilisé en douce. Pour rien au monde nous ne raterions ces fêtes.

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