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Avoir 30 ans quand on est un (grand) garçon

 

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Si lui a l’âge des filles qu’il rencontre, Octave connaît  malgré tout des gens qui viennent d’avoir 30 ans. Question : est-ce grave d’avoir 30 ans ? Réflexion faite, le souci à 30 ans, ce n’est pas l’âge que l’on a, mais plutôt celui que l’on n’a pas. Avoir 30 ans, ce n’est plus en avoir 2O, et pas encore 4O. Avoir 30 ans, c’est comme rentrer en 6ème : il faut changer les points de comparaison. Alors on s’égare parfois, on balbutie, et bien souvent on est à la fois trop grand (trop vieux en faites) pour faire cela et pas assez pour faire ceci. On est perdu à travers des souvenirs joyeux que l’on aimerait poursuivre encore un peu, et un changement inévitable que l’on craint définitif.
Description

Le Travail 

– Si tu n’es pas encore parti vivre une expérience significative à l’étranger (les 6 mois Erasmus à Barcelone ne comptent pas), c’est que tu as clairement raté ta jeunesse. Mais du coup, tu as plus de chance de réussir ta vie puisque tu viens de passer directeur de clientèle au sein de ta boîte que tu fréquentes depuis maintenant 4 ans. Tu n’as connu ni le chômage ni le risque, et aujourd’hui tu recrutes non plus des stagiaires chevelus mais tes premiers CDI. Ton réseau Linkedin augmente alors que les chasseurs de (grosses) têtes te contactent régulièrement. Tu adores les réunions d’anciens élèves et tes collègues sont devenus tes meilleurs amis. Et quand tes potes d’enfance (qu’il te reste) te demandent si ton travail est VRAIMENT intéressant, tu réponds sérieusement que oui, généralement avec la même solennité que lorsqu’on te demande si tu as toujours été fidèle.

 

– Dans une version plus courageuse, tu viens de démissionner pour réaliser ton rêve : celui de te lever chaque matin pour une raison que tu considères comme importante. Grâce à ton sacrifice de ces dernières années, tu touches chaque mois un salaire gratuit d’effort. Tu en as terminé avec les Réu interminables et inefficaces, ces Évals de fin d’année aux objectifs douteux, et surtout cette hypocrisie envers ces petits décisionnaires qui n’ont même pas le recul nécessaire pour concevoir la futilité de leur triste rôle. Libéré, tu vas pouvoir enfin te consacrer à ta passion (le théâtre, la musique, les voyages,  la mode, la littérature…). Et si tu n’as pas de passion, mais un sens des réalités très relatif, tu vas peut-être monter ta boîte. Tu as 2 ans pour réussir. Bonne chance.

– Dans l’ultime version, tu aimes ton métier. Sans faire semblant. Tu aimes ce que tu fais, tu aimes tes collègues, tu aimes ton salaire et tes horaires. Et même ton boss. Tu te sens utile et considéré. Tu as des possibilités d’évolution rapide et de poursuite à l’étranger. Tu es souvent cité en exemple de réussite puisque tu as su allier déconne sérieuse et responsabilité joyeuse. Tu es en adéquation aves tes valeurs d’adulte et tes rêves de gosse. Le lundi matin n’est pas un gros mot et le vendredi soir une fin en soi. Tu es parfaitement insupportable. Se comparer à toi, si tu existes, est pire qu’un vendredi à l’Alimentation Générale, qu’une discussion dans le coin fumeur du Globo le samedi, qu’un Monaco-Lille le dimanche.

 

L’argent 

– La retraite de tes parents est plus importante que ton salaire brut (primes comprises). Tu aimerais pourtant les inviter au restau, mais ce n’est pas très raisonnable puisqu’on est déjà le 10 du mois. Courageux, tu as fait le choix de ne pas finir comme ton père, une vie aux services de ces World Company qui ne lui ont rien offert de plus qu’une monotonie exécrable et anonyme accompagnée d’un gros salaire (qui a permis de payer ton école de commerce moyenne ceci-dit). Et toi, en bon gosse de riche, tu as toujours pensé que l’argent ne devait pas être le moteur d’une vie, que le bonheur se trouvait ailleurs qu’en bas d’une fiche de paie. Tu étais ce qu’on appel un « Roots », puisqu’à ton époque (une époque lointaine tu te rends comptes aujourd’hui) c’étaient ces mecs en chaussures de skate qui faisaient rêver les belles gosses du lycée. Alors tu fais un métier de Roots (infirmier, prof, photographe, illustrateur, réalisateur, barman, Dj, musicien, comédien…), en rapport avec tes convictions d’ado, moins avec tes nouvelles ambitions de Boster. A 30 ans en effet, tu constates qu’il n’y a plus rien de fun dans une nuit en auberge de jeunesse et un scooter déglingue. Tu n’en peux plus de ne pouvoir acheter des fringues décentes qu’en janvier et en juillet, des marques Repères, et plus que tout, de l’aéroport de Beauvais.

– Mais peut-être bosses-tu assez pour ne pas être ce relou qui ne veut jamais partager l’addition dans les restaus de groupe parce qu’il n’a pas pris d’apéro, ni d’entrée, ni de dessert d’ailleurs (mais qui, en passant, a bu plus que la moitié de la table réunie). Tu as les « moyens » comme on dit de te payer quelques weekends dans les plus belles capitales d’Europe. Certes, tu n’as plus le temps d’y aller puisque tu travailles même le weekend dans ta boîte de conseil ou de finance. Puis entre les apéros, les restaus, le remboursement de ton prêt, tes 25% de côté chaque mois, les tournées qu’on ne te retourne jamais, les cadeaux pour ta meuf, les surprises pour ta maîtresse, le dernier IPhone, les fringues Sandro qui ne durent pas, l’abonnement à la salle de sport où tu ne vas plus, l’abonnement Canal, la femme de ménage, ces impôts indécents et ces putain de cagnottes Leetchi, finalement, toi aussi tu continues à te faire inviter par tes parents au restau.

Les filles 

– Tu t’es peut-être marié cet été avec cette fille charmante rencontrée pendant ce fameux weekend d’intégration. Bravo. Il faut dire qu’elle était particulièrement délicieuse dans sa magnifique robe blanche siglée Laure de Sagazan, au bras de ce patriarche poivre et sel qui ne parle que de lui et auquel tu jures de ne jamais ressembler. Les discours étaient drôles et émouvants et, selon les paris de tes tantes, ce n’est plus qu’une question de mois pour que son ventre encore plat s’arrondisse enfin (et pour toujours malheureusement). Tu commences depuis à t’éloigner de tes potes qui vont encore à des soirées où ils ne connaissent pas tout le monde. Le dimanche soir, tu t’endors en moins de 2h puisque tu ne t’es pas levé en début d’après-midi dégoulinant de mauvaise vodka. La vie est belle et tes enfants seront beaux, même si de temps en temps, quand tu rentres de ton dîner couple le samedi soir avec une ivresse maîtrisée, une vague de nostalgie t’envahit quand tu vois cette jeunesse, qui est encore la tienne, pleine d’espoir, se confronter bruyamment à une nuit qui débute et qu’ils espèrent remplie de belles surprises.

– Car, peut-être, continues-tu à écumer les coins fumeurs des boîtes plus ou moins branchées à la recherche d’une fille avec qui partager une carte ciné le lendemain. Le temps qui passe en même temps que tes cheveux qui tombent font que tu n’ambitionnes dorénavant pas au-delà d’une belle fille pas trop moche. Une fille que tu accepteras d’épouser à condition qu’elle ne couche pas le 1er soir (mais que tu accepteras de considérer uniquement si elle est susceptible de coucher le 1er soir). Ce n’est pas simple. Car si chaque dimanche soir tu veux trouver une fille bien, ta fragile ambition s’érode à mesure que le weekend s’approche. Et au final, chaque soir de chance c’est le même rituel : tu tombes amoureux de sa nouveauté le 1er soir, tu t’amuses de baiser sobre le 2ème, tu t’ennuies le 3ème. Et si tu es faible comme un 4ème soir, tu jures alors que c’est le dernier. Et ainsi de cuite.

– Allez, bien joué, après des années d’errance et de ratés, tu l’as enfin trouvé ta FTA. Tu l’aimes sincèrement et le temps qui passe n’a pas encore dégradé ton désir. Tu trouves même plus sympa de regarder Love Actually dans ses bras que de fumer un joint devant Game of Thrones. La voilà ENFIN la maturité de la trentaine dont on te parle tant : à toi les ballades dans le Marais le dimanche aprèm, les chambres d’hôtes et les légumes vapeur. Tu fais l’amour sobre et tu n’as plus l’impression d’être séropositif dans les yeux de celui qui te demande où est ta copine, puisque tu en as enfin une. A 30 ans il était temps, te répète depuis ta mère. Tu la tiens ta victoire et pourtant tu continues à te poser des questions, à te demander si tu ne mérites pas mieux au fond. Dis-toi qu’elle se pose exactement la même question.

Le sexe 

Si tu es maqué, pire si tu as un enfant, alors tu regardes avec envie tes potes célib’ t’expliquer qu’à 30 ans, on peut aussi bien draguer la fille que sa mère. L’amplitude de tes possibilités n’a jamais, et ne sera jamais, aussi élevée! De plus, tu as atteint l’âge de la consécration pour un homme (beauté + santé + expérience + pouvoir d’achat). Tu es en gros la version masculine de la nouvelle stagiaire. Ce serait bête de ne pas en profiter n’est-ce pas? Mais ce serait encore plus con de détruire ton histoire non? Alors quoi? Dois-tu céder aux avances de ces insolentes? Beaucoup de questions pour un paragraphe qui ne devrait comporter qu’une seule réponse : il n’y pas de bonheur plus puissant que celui de faire l’amour à celle que l’on aime, si ce n’est celui de baiser régulièrement.

La famille 

Tout change et très vite. Tu tiens aujourd’hui bien mieux l’alcool que ton père, et c’est toi maintenant qui insistes pour ne pas ouvrir une autre bouteille. Tu aimes de plus en plus ta mère du coup. Tu t’es fait à l’idée que ton petit frère sera marié avant toi, que ta petite sœur gagne plus, que ton chat va mourir. Tu as déjà eu plus de 100 fois la discussion sur le prénom que tu donnerais à tes propres enfants, mais tu hésites toujours sur celui de ta femme. Tu as envie d’enfants mais pas à plein temps. Tu rêves de l’image d’une famille unie et branchée, mais tu en connais trop la réalité pour passer à l’action. Mais au fond tu sais que si tu te lèves chaque matin, ce ne sera pas éternellement pour la futilité ambiancée du vendredi soir. Tu te cherches une nouvelle motivation, mais toi qui as déjà peur du cap de la trentaine, tu te demandes bien si tu en es vraiment capable si jeune finalement…

La mort (conclusion) 

Parfois tu te fais la remarque que tu as désormais l’âge que tes parents avaient quand tu les as rencontrés. Or ils t’ont toujours semblé si vieux. Et que dire aujourd’hui alors qu’à peine un souffle est passé. Ta jeunesse est maintenant derrière toi, tu le sens un peu plus chaque lundi matin. Il n’y a pas de miracle pour la retrouver, seulement un espoir de ne jamais la perdre complètement. Ne sont vieux que ceux qui en font trop pour rester jeune. Comme lors de ton arrivé en 6ème, essaie de t’adapter sans te prendre pour un autre, mais sache que rien ne presse, que rien ne t’empêche de jouer aux billes de temps en temps, de déguster quelques langues de chat, et même de continuer à tomber amoureux sans raison ni raison.

Octave Perry

 

 

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