Elisée moi

 

Mentions liminaires relatives à la méthodologie : ce travail, mené avec une grande rigueur intellectuelle, recourt à des sources aussi fiables que « mon avis personnel », « mon ressenti des choses » et « globalement, c’est pas faux ».

Je vais commencer mon article de manière tout à fait novatrice. Audacieuse. Faire appel à des références jusque ici rarement utilisées tant elles sont à la limite de la subversion. Je vais citer François Bayrou : « le citoyen n’est pas un consommateur. C’est un producteur, d’idées, de convictions, d’engagement, de solidarité. » A l’aune de cette définition, qui est réellement citoyen ? Qui, aujourd’hui, s’intéresse suffisamment au politique pour produire des idées, des convictions, s’engager solidairement pour elles ?

Je veux dire : beaucoup de monde parle de politique, mais qui va plus loin que le simple rejet ou la simple adhésion à une personnalité ou à de vagues valeurs fantasmées de liberté à droite et d’égalité à gauche, ou l’inverse ? Peu de monde. Et il est intéressant de voir comment évolue l’engagement dans la politique à mesure que se forge l’intérêt pour et la connaissance du politique. Typologie des engagés (ou pas).

Le ou pas.

Celui-là, le politique, il s’en fout. C’est le plus simple à décrire. C’est celui qui ne regarde pas le JT, qui ne lit pas de journal, qui n’a aucune conscience politique. Au mieux, il justifie son apathie par un « tous pourris » qu’il ne prendra bien sûr par la peine d’argumenter. J’aurais tendance à ajouter qu’il aime l’OM ou le PSG.

Le « non, mais bon après c’est comme les goûts et les couleurs… »

A peine l’évolution du précédent. En gros, il a regardé Pernaud et il a bien vu que les socialistes étaient à la solde de l’URSS (dont il ignore la chute), ou alors sur M6 il a bien compris qu’en fait l’UMP voulait tous nous mettre au chômage pour faire travailler les Chinois à la place. Généralement d’ailleurs il a tendance à avoir vu les deux et il va voter con (je reviendrai sur le vote extrême qui n’est pas nécessairement con, mais profite largement de la connerie). Du coup, il sait qu’il faut voter Olivier/Martine/Nicolas/Marine. Mais par contre, si tu commences à dire des gros mots comme « législatives » ou « nuance », il va t’expliquer que de toute façon, la politique, ça ne se discute pas, après tout c’est le secret de l’isoloir. Et si t’insistes, il va finir par conclure que, de toute façon, ils sont tous pourris.

Le sympathisant.

L’engagement, il trouve ça cool. D’ailleurs au lycée il avait fait une manif où il avait rencontré Josiane, qui te faisait un truc avec les doigts… (Ou Jean-Pierre, je suis pas sectaire). Il sait, au fond de lui, qu’il est socialiste ou de droite. Ou du centre. Et il sait, parce que c’est quand même leur parti, que DSK est de gauche et que Villepin est centriste. Alors il vote. Et des fois même, il dit qu’il en est fier. Il est même susceptible de s’écarter de son vote pour aller vers Bayrou parce que Royal est quand même trop conne (c’est les guignols qui le disent) ou Mélenchon parce que finalement, DSK est pas si à gauche que ça (c’est les journaux qui le disent). Ou alors il croit vraiment qu’il faut voter Villepin qui est gaulliste alors que Sarkozy est libéral.

Il comprend à peu près les étiquettes partisanes. Il sait que la gauche est gentille mais que la droite est réaliste. Que l’extrême droite est raciste, (mais qu’elle soulève les vraies questions) et que l’extrême gauche est complètement incohérente (mais qu’elle soulève les bonnes questions).

Le citoyen actif.

Toujours prêt à commenter un article de rue89 ou à participer à ses assemblées de quartier, le citoyen actif s’enorgueillit de sa connaissance poussée de la politique. Il peut dire doctement que, certes, la gauche a par définition la fibre sociale mais il ne manquera jamais d’ajouter qu’on a plus privatisé sous Jospin que sous le second mandat Chirac. Il affirme que la droite a à cœur de résoudre les problèmes de sécurité, propos qu’il nuancera en avançant l’augmentation des atteintes aux personnes.

Il appartient vraisemblablement à un parti, ou à une association, ou à un syndicat au sein duquel il est actif. Bien sûr, il trouve normal d’être socialiste sans avoir jamais lu Marx, libéral sans connaître Adam Smith, frontiste sans avoir lu Mein Kampf Maurras bref. Si on lui demande quelle est la politique monétaire qu’il prône, il ne saura que répondre. Parlez lui du mandat représentatif, il ne saura pas ce que c’est. Un projet de société ? Le mot est joli, alors on insiste pour dire qu’on en a un.

Jusqu’ici, on pouvait faire une typologie relativement indifférenciée selon les opinions. Le degré d’engagement politique était suffisamment léger pour qu’en définitive, le comportement change peu d’une famille politique à l’autre. Ensuite, les choses changent.

Le républicain enragé.

Il a des idées arrêtées qui ne sont pas beaucoup mieux fondées que les précédentes. Mais elles sont plus précises. S’il sait que la laïcité, c’est la panacée, il sera au Parti Radical (de Gauche ou valoisien) ; s’il pense que l’écologie c’est bien mais qu’Europe Écologie est trop politicienne, il sera aux Écologistes indépendants… Il forme la base des micro-partis républicains. De gros clubs de branlette intellectuelle. Parce que l’efficacité n’est pas DU TOUT le but d’une action politique.

L’enragé tout court.

Par contre, c’est du vrai engagement, intellectuel notamment. Selon son bord, il aura lu Marx, Bakounine ou Maurras. Et une foule d’auteurs que toi, lecteur, tu ne connais pas. Qu’il t’assènera en argument d’autorité. Ah, si André Prudhommeaux l’a dit, alors… Sache qu’il veut te tuer. Tu ne seras jamais assez d’accord avec lui. Il ne s’engage plus en politique, il demande au politique de s’engager en lui.

Le modéré passionné.

Comme le précédent, il a des idées. Des vraies. Il veut les voir appliquées. Il rejoint un vrai parti. On lui donne un poste. Il veut conserver son traitement. Il se compromet. Des fois, avant ça, il a même fait partie de la « société civile » avant de faire de l’entrisme au PS pour le changer de l’intérieur.

Le désabusé.

Lui, il sait tout ça. Il voit bien l’ineptie qu’est la démocratie. Il n’aime pas plus la dictature. Il voit la vacuité de la politique. Il l’a trop connue. Il en vient à désespérer du politique, n’envisage pas grand-chose de neuf. Il s’en fout, mais il sait pourquoi. Mais bon, « tous pourris » quand même.

Le bourgeois.

Oui, pour un vrai bourgeois, c’est un positionnement politique en soi. Conscient de son intérêt de classe, il fait tout pour maintenir la collusion politico-médiatique. Qui lui permet de voter là où ça a une incidence sur ta vie, lecteur : sur un marché. Pas celui de Rungis. C’est pour ça que c’est lui qui continue à enfler tous les précédents Je suis marxiste si je veux. Je t’emmerde, en fait.

La conclusion brillante qui te laissera pantois d’admiration.

Qu’est-ce qu’il en ressort ? Que plus on connaît la politique, plus on s’y engage (puisque même le refus d’engagement du désabusé en est un malgré lui).

Que l’engagement politique, c’est un choix entre la connerie et la compromission. Que la raison commande de se retirer dans sa montagne ou, tel Marc-Aurèle pour qui c’était un grand effort, de considérer que le principal n’est pas dans le politique mais dans le philosophique. Qu’en définitive, ce qui différencie l’engagé de gauche et l’engagé de droite, ou même des extrêmes, ça n’est pas très différent de ce qui différencie les non-engagés de gauche et de droite. Puisqu’aucun ne peut réellement critiquer Smith, Marx, Keynes avec ses moyens intellectuels. Il choisit son préféré parce que ce qu’il dit l’arrange et décide que c’est son cerveau qui a commandé ce choix.

Que la seule action politique qui serait pertinente s’attaquerait au politique sans passer par la politique. Pour commencer en premier lieu par cesser de croire que les médias sont un quatrième pouvoir (déjà que l’existence de trois pouvoirs politiques distincts est assez discutable), pour permettre la création d’un citoyen, qui reste aujourd’hui une notion essentiellement virtuelle.

Ce qui me permet habillement de déduire qu’il faut voter pour moi.


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