J’ai fait le semi-marathon de Paris

J’ai fait le semi-marathon de Paris. Rien qu’à écrire, c’est un subtil mélange de WTF et de fierté personnelle. Revenons au commencement.

J’ai des collègues de bureau assez joueurs, donc assez chouettes qui, un beau jour de septembre crois-je, se sont mis dans la tête de participer au semi-marathon de Paris. Je suis jeune, naïf et influençable, j’ai cliqué. Je suis jeune et pauvre, à 38 euros l’inscription, je ne pourrais plus me défiler. Hésitation éclair, allez je vous suis.

On me demande un temps de référence. Je n’en ai pas. Je prends le plus mauvais, 2h10. J’aurai un dossard rose. Et ce qui me fait plaisir, c’est que j’ai de jolies chaussettes roses, et que ça sera parfait. J’aurai un de ces swags !

Ellipse.

Ce matin, 7h. Le réveil sonne, mais je suis déjà réveillé. J’ai eu mal au ventre toute la nuit, bien plus que la veille de l’épreuve de philo du bac. C’est que j’ai procrastiné quant à mon entraînement, énormément. J’aurais bien voulu me préparer de manière optimale, je vous jure. Mais le lundi, y a TopChef, le mardi c’est ciné, le mercredi c’est moi qui fais la cuisine, le jeudi c’est ciné, le vendredi j’ai des réunions et le week-end, c’est week-end.

France Inter il est 7h. Aujourd’hui, semi-marathon de Paris, 30 000 coureurs attendus dans la ville. La meuf insiste même : « COURAGEUX coureurs », « 21 KM ». Manifestement, elle s’adresse à moi. Après, d’ailleurs, elle continue de se foutre de ma gueule en qualifiant OrelSan vainqueur des victoires de la musique de la veille de « rebelle ». Je lole. Et je me lève.

L’enthousiasme est mesuré sous la douche.

L’enthousiasme est mesuré lorsque j’enfile mes chaussures.

L’enthousiasme est mesuré lorsqu’à ma station de métro je vois qu’attendent énormément d’autres coureurs. Moi en short tee-shirt chaussettes roses, eux en tenues de coureurs. J’ai mon dossard déjà accroché, pas eux. J’ai honte, pas eux.

Dans le métro je suis légitime pour m’asseoir. Et les vieux restent debout. De station en station, mon wagon se remplit de coureurs. Mon dossard rose fait tâche, je fais partie de ceux qui visent les 2h10, et l’affiche à tout le monde. A mes côtés, le dossard du monsieur est jaune, il veut faire moins de 1h50. Et il est vieux. Mais il a les mollets de Contador. Il est dopé.

Château de Vincennes, tout le monde descend. Dehors, c’est la foule. La meuf de la radio disait vrai. J’ai froid. Je rejoins le sas rose. M’y attendent tous ces gens qui visent les 2h10, donc. Je suis l’un des seuls hommes. Je suis le plus maigre. De loin. Je suis le plus jeune, aussi. Je suis confiant.

Trois guignols nous proposent un échauffement sur du Shakira. Les mamies d’autour de moi sont aux anges. Elles sautent en ryhtme, tapent des mains, et répondent « OUIIIII » lorsque le type leur demande si elles ont froid. C’est un beau moment.

Les Kenyans s’élancent, puis le sas rouge, le sas jaune, le sas bleu, plein de sas, et il ne reste à la fin plus que le sas rose. Les Kenyans sont au 10e kilomètre, j’aurai du mal à les rattraper. Je me fais pote avec un « régleur d’allure », un type à perruque qui traîne un drapeau indiquant 2h10. Si tu le suis, tu fais 2h10.

En passant la ligne de départ, je crie « OUAIIIS », mais le regrette de suite. J’ai gâché de l’énergie. L’idée, c’est de n’en gâcher aucune avant la mi-course. Alors je suis le régleur d’allure. Et en 6’10 » au km, je me fais royalement chier. J’arrive à suivre le rythme en marchant vite. Le mec m’explique qu’on n’est même pas à 10 à l’heure. Limite il me traite de nul. Vexé, je décide d’accélérer.

5e km, j’ai lâché mes mamies. J’entame une fulgurante remontée à 12 à l’heure objectif les Kenyans. Je double, je double, je double énormément, j’ai l’impression d’aller super vite. Dans 9 km, je vais faire la découverte la plus folle de mon existence (et c’est pas seulement pour que vous continuiez à lire). Mais pour l’instant je passe devant un groupe de rock qui chante « Please to meet you » et veut qu’on fasse « Woo Hoo ». Je fais « Woo Hoo », m’apercevant ensuite que ça reste vachement dans la tête. Tant et si bien que j’adapte mon souffle au Woo Hoo sus-mentionné. Evidemment, au 7e km, la pointe de côté arrive. Je maudis alors les Rolling Stones.

10e km, je passe en 1h57. Je me dis que putain c’est lent, avant de comprendre que c’est le temps des premiers à s’être élancés. Alors j’essaie de calculer un temps plausible, puis me résigne. Le fait est que j’ai trop envie de pisser pour réfléchir. Et évidemment, on sort tout juste du bois de Vincennes pour aborder la partie urbaine du parcours. Penser à autre chose. Woo Hoo. Ta gueule.

Ravitaillement du 10e km, dans une magnifique foulée je m’empare d’une bouteille d’eau. Vittel. Je la bois en courant, m’étouffe et la balance en râlant. Je tousse.

Une fille m’encourage. « Allez chaussettes roses ! », dit-elle. Elle est jolie, et je tente de trouver le nom de la rue dans ma course, afin de l’y retrouver au plus vite. Je continue d’énormément doubler. Autour de moi désormais, les dossards ne sont plus roses. Je ne souffre pas. Courir c’est facile.

14e km, ma vie change. Une grande leçon. J’apprends que se moucher sans mouchoir, c’est vachement difficile. Je ne recommencerai jamais. Je vous passerai les détails, vous demanderez aux spectateurs mi-hilares mi-dégoutés.

18e km, le mur. Pas une côte, un mur psychologique-tu-peux-pas-comprendre-si-t’as-jamais-fait-de-semi. D’un coup, j’ai mal. Vraiment, partout. J’ai envie de pleurer. Je me retiens. Mais j’ai vachement envie. Je ne double plus, je stagne avec deux anglaises habillées en rose. J’ai envie de les tuer, et je ne sais même pas pourquoi. J’ai aussi envie de tuer la dame de chez Powerade qui annonce que plein de Powerade gratos nous sont proposés à ce ravitaillement. J’en prend un, c’est dégueu. Tout le monde est d’accord, tout le monde balance son Powerade en se plaignant. Du coup, par terre, ça colle.

19e km, la supportrice la plus cheloue du monde. Elle crie « DIEU DIEU DIEU VOUS AIDE ». Et moi ça me fait grave flipper. Parce que j’ai des relations bof bof avec ledit Dieu. Et en effet mes jambes commencent à vraiment me faire la gueule.

On rallie le bois de Vincennes, mais je me retiens d’aller pisser. J’ai des couteaux dans les jambes, et maintenant, les gens me doublent. Je m’en branle, je veux seulement ne pas marcher. Alors je serre les dents et rentre en mode sérieux. Finis les « pardon », « bonjour », « allez courage » aux jolies filles. Maintenant, c’est « RHA », « RHA » et « RHA ». Je me retiens toujours de pleurer.

L’arche d’arrivée est visible. C’est loin putain. Des abrutis sprintent et me bousculent dans tous les sens. Je suis certain qu’ils n’ont jamais vu un film de Desplechins, et me console ainsi. Parce que je ne peux pas sprinter, je ne peux plus allonger les jambes, et l’arche recule au fur et à mesure que j’avance, la salope.

CA FAIT MAAAAAAL, crié-je. Je n’ai plus d’amour propre.

Les photographes de l’arrivée, je les emmerde, aussi.

Passé la ligne, c’est la fierté. Je connais pas mon temps, essaie de calculer mais en fait je m’en fous. On me file un poncho pour que je n’attrape pas froid. Il est moche, mais efficace.

Reprendre le métro avec le poncho, donc. Au début, ça va, tout le monde en a un. Mais au fur et à mesure que je me rapproche de mon arrêt, les gens commencent à me regarder chelou.

A la sortie du métro, l’escalator est en panne. Je l’insulte. En poncho. En boitant. Je suis tombé bas, oui, mais j’ai fait un semi. Et je vous emmerde.

35 commentaires

  1. bah dis donc très marrant comme récit,
    j’étais dans les supportrices mais pas la folle qui parlait de dieu lol
    je cours aussi mais que des courtes distante et voir tous ce monde faire le semi ma donner envie

  2. Merci vous êtes mignons. Pour info, ce matin, mes jambes font la gueule. Je m’excuse donc solennellement ici de leur avoir fait subir ce que je leur ai fait subir.

  3. Arrête, je suis sur que t’as kiffé.
    1h53 c’est pas mal ! Le prochain il est pour toi … avec un peu d’entrainement … le dimanche … matin

  4. Je t’ai vu (si, si), je me suis dit « il à l’air con, lui ».

    Puis j’ai pris un peu de recul, je me suis regardé, et je me suis finalement demandé qui avait le plus l’air con, toi, ou moi l’idiot en combinaison lycra-hyper-sport-qui-fait-super-pro-même-si-j’ai-aussi-un-dossard-rose.

    Puis je l’ai fini aussi en moins de 2h. Puis j’ai aussi doublé plein de gens, qui avaient tous l’air plus con les uns que les autres à courir pour ne rien attraper.

    On s’en fout, on l’a fait, et comme dirait l’autre, on les emmerde.

  5. mdr super récit du semi !!! la prochaine fois il faudra un peu plus d’entrainement 😉

    Suis d’accord pour le poncho trop moche (d’ailleurs je ne l’ai pas mis donc j’avais froid), powerade bleu et jaune trop dégueu mais sinon superbe course.

    La dame qui criait « Dieu Dieu… » j’ai eu peur me suis dit c’est la fin du monde lol

    Top les chaussettes !!!

  6. Funny guy ! Croustibat… qui peut te battre ???? Bravo en tout cas et merci pour la rigolade.. surtout que j’avais la voix et le speed de Bref dans la tête 😉

  7. Porrille, j’étais aérien, t’as vu ?!
    J’avais la foulée des grands. Toi aussi ? La foulée des gens légitimes en-dessous des deux heures.

    Qu’est-ce que j’ai morflé !
    RDV au marathon ?

  8. NON JE L’AI PAS VUE MERDE !
    Je l’aurais volontiers accompagnée toute la course, et protégée de tous les pièges que désormais je maîtrise.
    Trouve-moi un dossard pour le marathon de Paris et je viens !

  9. Super, honnête, vrai, en un semi t’as tout vécu, et tu sais quoi ? C’est pour ca qu’on recommence. Pour ma part j’avais même chialé à l’arrivée de l’humarathon l’année dernière, de peine, de douleur et de joie ! L’un des plus intenses moments de ma vie, inoubliable.
    tes périples me rappellent ma première course, mon premier semi comme toi, et ca me fait un bien fou, c’est pour les hontes, les peines, les douleurs, les gens bizarres, les acclamations décalées, les ravitos désorganisés, les bousculades, les moments de doutes, les moments où on se dit qu’on devrait abandonner que c’est une épreuve superbe, parce qu’à quelques secondes près on se ressaisit, on est fier, on retrouve une énergie insoupçonnée, on aime les gens on aime la vie, on aime la densité, la proximité, et on se découvre une volonté à toute épreuve ! Un tel écart d’humeur laisse une trace indélébile dans la tête et dans ses tripes.
    A l’année prochaine j’espère, pour avoir au moins le plaisir de te relire !

  10. Superbe Compte rendu !!
    Tu as tout de même pousser le « sérieux » à terminer ce %@# de semi !
    Et pour l’escalator cela m’est arrivé également une fois après une course !! Dur, la vie !! 😉
    Pour info, tu as 2 belles photos sur le site de maindru !

  11. Pas mal l’article ! je t’ai vu durant le semi, aux bagages je crois. J’étais bénévoles, bonne continuation pour le marathon ?

    GL !

  12. Excellent !! Qu’est ce que j’ai ri :)) Tu sais il y’a 2 ans je faisais mon premier semi. C’était aussi celui de Paris. Mon temps : 2h 24m 54s.
    Un mal de chien énorme, des courbatures partout, une souffrance comme jamais je ne l’avais connue.
    2 ans plus tard, je suis à fond dans ce qui m’a fait souffrir sauf que maintenant, le plaisir est là et là forcément ça change tout !
    Encore bravo !

  13. Vous devez persévérez… Vite un réalisateur, un éditeur, un producteur pour ce jeune homme !!!
    Bravo, je n’avais jamais autant ri en lisant un texte auparavant
    Vous avez un vrai talent d’ humoriste
    Bonne chance

  14. Un bi beau récit bien drôle. Je me demande même si chaque coureur n’y retrouve pas ses premières sensations lors de sa première course. Bon courage pour le marathon dont j’attends votre récit. Au plaisir de croiser peut être vos chaussettes roses durant cette épreuve 🙂

  15. Génial ton récit
    Je fais le marathon de Paris pour la première fois cette année sans avoir fait de semi auparavant.
    Je souhaitais juste terminer mais aujourd’hui je serai déçu si je ne t’y croise pas !!!!!
    Tu gardes les chaussettes rose surtout

  16. Recherche sas des 3h, désespérément…. Really, true, very sincere
    Premier semi dans une semaine (Les Lions, Rueil, 92) pour une tortue de 47 springs, mollets de côquelet, accro à l’endorphine, la couzine de Raide Boule version autologue, pas fier du tout de son 1h17 sur un trail nocturne de 11 bornes cet hiver, certes boueux et côteux mais quand même merde 77 minits pour du Mizuno tri-hebdo, ça détruit un chouille. Zavais adoré l’ambiance, moi qui mizune tout seul dans mes bois du 78, c’est pour ça que j’rempile. Merki pink socks pour ce bravoure énamouré.

  17. Super récit, j’ai bien rigolé !
    Je me lance demain, aussi pour la première fois. Ça m’a fait bien fait plaisir de te lire.
    Là je me dis : « C’est con, j’ai pas de chaussettes roses. »

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