Manuel à l’usage des réalisateurs cannois

Benjamin Lemaire
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C’est Cannes. Par cette habile métonymie médiatique usuelle et vulgaire je désigne bien entendu le Festival de Cannes, haut lieu de débats diurnes et d’ébats nocturnes, qui font l’apologie de la glorification du néant et cautionnent la masturbation en public.
Il faut donc voir Cannes, mais il faut surtout y être vu. Et si possible y être vu en compagnie d’une personnalité influente de la génération Y ou de toute autre exégète qui a fait la couverture d’un magazine à barbus par quelque influent qui se fera un plaisir de tweeter et de créer des rumeurs sur votre présence au bras d’un figurant de la dernière vidéo de 10MinutesAPerdre.
Mais l’apogée de la hipstatitude est d’arriver à Cannes avec une personnalité à son bras et un film sous l’autre- si possible projeté sans quoi l’annonce perd de son intérêt. Reste qu’il faut respecter quelques codes pour accéder à la consécration suprême que l’onanisme public devant un parterre de pingouins endimanchés.

Un, le genre.
Votre film doit être triste et dramatique. On ne va pas aux projections pour rigoler. On a les soirées pour ça. Les films se doivent de montrer que certaines personnes ont des quotidiens merdiques et vivent avec des cachets de moins de 100.000€ par job avec des femmes aussi moches que l’héroïne de la Palme d’Or 2007. Le jury a déjà une vie faste et amusante, inutile de lui rappeler en lui jetant une comédie à la gueule.
Ex. : drame érotique, fantastique thriller noir…

Deux, le thème.
Je parle du sujet, pas de la musique qui doit être aussi plate que Jane Birkin, elle même aussi nivelée que l’encéphalogramme de Jean-Marc Morandini dont le QI n’atteint que rarement celui du nombre d’étrangers que Claude Guéant souhaitait régulariser. Le sujet ne doit pas être choisi au hasard d’un tirage au sort dans un chapeau melon. Il doit être humé au fil de l’année afin de déterminer ce qui sera le propos principal de ces dix jours de Croisette. Ainsi l’année dernière si vous aviez senti la bonne tendance, votre film aurait été sur le thème Vieillesse ou Chaise Roulante. Jamais les deux. A moins d’avoir Annie Girardot dans le rôle principal. Cette année il semble plutôt axé sur le sexe.
Ex. : destin d’une femme violée qui ouvre une maison close, la vie sexuelle d’un handicapé unijambiste…

Trois, les acteurs.
Déjà, vous devez savoir qu’à Cannes on n’est pas acteur… On est comédien. Ou star de cinéma pour ceux dont le cachet dépasse le million d’euro par film. Et vedette pour ceux qui ne communiquent plus sur leur date de naissance. Le choix de la distribution est primordial. Trois écoles se divisent sur le sujet :
– L’école roumaine : celle qui n’a pas d’argent et qui argue le fait que pour l’authenticité du film, mieux vaut mettre en avant des acteurs amateurs ou des gens trouvés dans la rue et non payés parce que mettre en jeu une donnée financière réduirait la sincérité du jeu des acteurs.
– L’école française : celle qui n’a pas d’argent non plus et qui ressort des acteurs qu’on croyait morts, comme Pierre Arditi, Matthew McConaughey ou Annie Girardot.
– L’école américaine : qui ressort des acteurs qu’on croyait morts ou finis et qui leur colle un rôle inattendu avec un cachet dérisoire sous prétexte que c’est un film d’hauteur, comme si certain films étaient plus bas que d’autres, pour faire oublier leurs films de merde du passé ou leur ex-dépendance aux substances illicites.
Ex. : Bruce Willis en travesti, Macauley Culkin en aventurier, Isabelle Huppert en actrice…

Quatre, les pays.
On n’arrive pas à Cannes avec un film français ou américain. Au minimum, deux nationalités doivent cohabiter dans la production, de manière à attendrir le jury. Un film romano-togolais aura évidement plus de chance qu’un film franco-américain. Plus le mélange est exotique, plus le film paraîtra melting pot et plus vous aurez de chance d’entrer dans les quotas. De là découlera la langue de votre film.
Ex. : polono-moldove, estonio-zélandais, corréanordiquo-corréassudique, vaticano-lillois…

Cinq, le titre.
Votre titre devra être dans la langue déterminée par votre pays (d’où l’intérêt d’avoir une langue que personne ne pourra prononcer, juste pour emmerder les journalistes des Inrocks qui peineront à écrire Norte, Hangganan Ng Kasaysayan sans faire une seule faute. Il doit être évocateur, laconique, mystérieux et avoir plusieurs échelles de compréhension. Il doit être très court ou très long.
Bonux : un titre qui contient un indice sur la fin du film mais qu’on ne comprend qu’après avoir vu le film.
Ex. : Aoi feto Piko Laroiy de la Pizza Urtica (La fête du roi Piko et la pizza piquante), Mort, Tristesse d’un jour de pluie à Monaco, Bratislava un vendredi soir, Mélancolie sentiment et détachement selon Saint Jean…

Six, les répliques.
Pour que tout le monde parle de votre film après la séance, il faut une réplique forte. Il faut un ou plusieurs « Yippee ki-yay, motherfucker! » que les critiques et professionnels puissent se balancer en soirée ou à la cour de récréation. S’il n’est pas impossible de faire un succès sans réplique choc, il en faudra nécessairement plusieurs pour en faire un film culte.
Ex. : « Toi ta gueule », « La différence entre toi et moi, John. C’est que toi tu n’es que John, John » , »Comme ta mère »

Sept, l’affiche.
C’est l’élément qui va intriguer les champs. Le truc qui va paraître dans les Inrocks quand ils qualifieront votre film de « génie intersidérale à mi chemin entre Pialat et Lucas ». Tous les éléments d’avant doivent être réunis : du sexe un peu violent (le thème de l’année, pour rappel), le nom des acteurs (quel que soit leur salaire),

Une fois votre film prêt, achetez une caméra et filmez le. Quand vous recevrez votre Palme d’Or quelques mois avant votre Oscar, j’espère que vous ne m’oublierez pas dans votre longue liste de remerciements.

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