Petisuisside

Par @emgenius

Levé de bon matin, je me demande combien il a fallu de Sievert pour recharger mon mobile. Si, si.
Quand je pioche une dose de café dans son papier alu, je focalise sur l’impact de l’alu sur mon Alzheimer de dans 20 ans. Je suis heureux pourtant. Je n’ai pas de machine à dosette.
Puis je prolonge ma réflexion avec le TetraPak qui contient le jus d’orange.
Tiens d’ailleurs, comment puis-je savoir si mon orange est traitée ou non, si elle est transgénique ou non. Je ne sais pas. Hardi compagnon: cul sec!

image volée chez T0ad

Quand je plonge mon couteau dans le Nutella, je me demande si l’huile végétale de l’étiquette est une huile de palme qui me rendra obèse et cholestéroleux. Si la noisette est un de ces fruits connus des écureuils ou un de ses cousines élevée sous éprouvette.
Quand je reprends un deuxième pain au lait je m’interroge sur l’additif qui le rend mou pendant plus de 6 jours.
Quand je bois l’eau du robinet je me demande combien de traces de médicaments elle contient. Combien de pesticides y nagent en toute simplicité. Combien d’hommes l’ont déjà uriné avant que je ne la boive. Je me demande aussi si l’aluminium qu’elle contient aura une influence sur ma vieillesse. Et je repense au tetra pak.
Tiens mais le cacao de ma pâte à tartiner… il ne viendrait pas de Côte d’Ivoire? Heureusement que je ne comprends rien à la politique.

Quand je fais caca, je me demande si l’eau de mes toilettes ne manquera pas un jour à mes petits enfants.
Quand je prends ma douche, je me demande si les nitrates qui s’écoulent par le syphon ne vont pas m’être reprochés par les générations futures.
Je sors de chez moi et j’hume un air camapagnard chargé aux pesticides qu’on décèlera un jour dans mon sang.
Je marche jusque la gare pour me donner bonne conscience. Ce faisant je scrute les dernières nouvelles des technologies de communication. Ce faisant je décharge la batterie du dernier produit obsolescent en provenance de Cupertino.
Et je respire le gazoil de mes congénères qui habitent plus loin que moi.
Je monte dans mon train Diesel et je salue toutes mes amies les microparticules.
Je tapote le clavier de mon Nokia et je me demande où ira son cadavre programmé.
Je m’approche de Nangis et je constate qu’une raffinerie pétrolière, c’est vraiment laid. Les quelques derricks plantés de ci de là dans la campagne aussi.
Je descends dans la station et je constate que les nouvelles publicités du Métrobus sont électroniques, lumineuses et rotatives et j’évoque mentalement les rues de Tokyo en mode restriction d’énergie.
Je monte dans la rame et je me rends compte que le travail où je m’en vais m’asseoir aurait très bien pu être accompli depuis mon petit chez moi, diminuant d’autant l’affluence des transports. La fréquence. La frénésie destructrice ordinaire.
Je sors à Wagram et je manque de me faire écraser par un de ces jolis 4X4 qui fleurissent dans la ville, je me fais insulter par un chauffeur de scooter.
Je monte l’ascenseur, et je me rends compte que la fatigue m’a tant modelé tant que je n’ai pas monté les marches tranquillement jusqu’au 4e étage.
Le midi je mange des sushis au thon rouge. Et je me rends compte que j’anéantis une espèce ou qu’une espèce de colorant rouge me tapisse l’estomac.
ou que le poulet que je suçote n’a jamais mis un pied au sol, élevé au soja trans-genre.
Ou alors une gamelle que je réchauffe au micro ondes… c’est bien. C’est sain le micro-ondes. Hein?!

Puis je prends un taxi pour m’en aller réaliser l’interview de musicien la plus riche en CO2 de tout Paris.
Je défèque et aime entendre le joli glouglou de la faïence qui s’auto récure. Un jour je m’en excuserai auprès de ma descendance.
Je me lave les mains et je laisse couler le robinet tandis que je me savonne les extrémités.
Je prends un gobelet plastique à la fontaine et je me demande le bénéfice cumulé s’il avait été en carton… de toutes façons il finit à la poubelle.

Et je reprends, métro, train et expiration… dans l’autre sens.
Le soir je réchauffe une barquette pleine de phtalates. C’est bon le hachis phtalates paraben.
Des phtalates que je retrouve de toutes façons quelques minutes plus tard, bien confortablement assis devant la télévision et sous l’halogène qui fait turbiner la centrale de Nogent-sur-Seine.
De toutes façons, ma télé je vais m’en séparer. Je vais prendre une plus jeune, un plus plate, un plus sexy. Et j’enverrai ma vieille rejoindre mon agenda électronique, mon écran cathodique, ma tour has been et mon palm pilot dans un cimetière Ghanéen…

Il faut changer, il l’a dit le monsieur de Ushuaïa à la télé.
Je vais changer. Demain. Non. Maintenant.

Je me lève.
J’ouvre la porte fenêtre.
Je vaque au milieu du jardin.
Ne plus savoir, ne plus rien voir, ne rien entendre, ne plus gaspiller.

Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,
Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,
Dort ; il est étendu dans l’herbe, sous la nue,
Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.
Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme
Sourirait un enfant malade, il fait un somme :
Nature, berce-le chaudement : il a froid.

Emgenius

6 commentaires

  1. Emgenius, plus fort que Jay McInerney, c’est vraiment ambitieux! Mais il y a déjà dans votre style des indices de grand talent voire de talent tout court. Le vocabulaire, les listes, le narrateur, ça c’est fait. Avec le namedropping et le découpage des séquences, si vous rajoutez une pincée d’éléments visuels et quelques personnages secondaires notamment sexués*, vous allez frôler le Patrick Bateman de B. E. Ellis. (*A ce propos, je n’ai pas compris le choix de l’illustration…). Au plaisir de vous lire encore.

  2. Alors je ne suis pas la seule à être obsédée par ma consommation culpabilisée… Je trouve ton texte génial. Au plaisir de te relire

  3. Merci pour ce texte qui illustre ce qui trotte dans ma tête un peu tous les jours, et cette culpabilité que j’essaie de freiner en me preparant une gamelle bio que j’amène au boulot dans un Tupperware truffé de phtalates .

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