Roland Garros sur canapé

Illustration de T0ad

Au téléphone il a l’air gentil. Et puis il a une voix…une voix…qui vous fait passer des petites fourmis entre les orteils. Basse et autoritaire, comme celle d’un animateur radio qui recueille vos états d’âmes entre minuit et 2 heures du mat. Rencontre dans un bar. Bon, avant le bar, j’ai mis au point un scenario abracadabrant pour que justement ça ressemble pas à un rendez-vous formel. J’ai horreur de la banalité, alors je monte toujours des plans débiles et le plus souvent foireux, pour éviter de tomber dans le truc bateau que tout le monde fait. Mais à force de faire des trucs que personne fait, je me retrouve souvent dans des situations où le ridicule le dispute au compliqué. Et donc je passe pour une échappée de l’asile, ce qui est pas trop top pour attirer dans mes filets de beaux éphèbes à la cervelle simple. Bref, au lieu de convenir devant le bar, je fixe à l’autre bout de la ville, sur une grande place venteuse et sombre. Bien sûr dès que j’ai raccroché je me dis que je suis complètement conne, que le mec, même s’il a une jolie voix a peut-être aussi de grandes mains avec lesquelles il va m’étrangler, et puis après, comme c’est plutôt pas fréquenté, il va sortir sa tronçonneuse de poche et me découper en 12 petits morceaux et ça sera bien fait pour ma tronche de scenarioteuse écervelée. Mais comme je me vois pas rappeler pour lui dire: “Ah au fait maintenant que j’y pense, comme c’est tout a fait probable que tu sois un serial-killer doublé d’un violeur, viens on se donne plutôt rendez-vous devant le poste de police de mon quartier, histoire qu’on épluche leurs dossiers de “most-wanted”, j’attends impatiemment le lendemain où je vais me faire démembrer électriquement.

Arrivée sur la place, un couteau affuté dans chaque poche et un tournevis glissé le long de ma botte, je le vois, silhouette menaçante dans le noir. Je cherche le couteau, il s’avance vers moi, me sourit et me dit: « Ça caille ici, viens je suis garé pas loin, on y va en voiture ? »

Voiture = coffre =tronçonneuse = sacs poubelles en plastique = re-coffre.

Pendant que je réfléchis à comment sauter de la voiture en marche, on arrive au bar. Finalement, il a du décider de ne pas me tuer tout de suite. Soirée agréable, surtout après le deuxième verre de vin. Il fait dire qu’habituellement, déjà à la moitié du premier, j’ai la fâcheuse tendance à monter sur la table et à danser le french cancan, à raconter absolument tout ce qui ne se raconte pas à la première rencontre (mes enfants sont des chieurs, tu connaitrais pas une forêt où je peux les perdre? Mon ex-mari est un sale con, tu connaitrais pas un tueur à gage? Quand j’avais 15 ans j’étais boulimique, après j’ai fait de la dépression, mais là depuis mon séjour en clinique psychiatrique après ma tentative de suicide ratée, je vais beaucoup mieux, juste une petite kleptomanie, mais rien de bien méchant). Après, comme on a bien ri ( enfin surtout moi, j’ai comme l’impression que tout le monde autour me regardait d’un drôle d’air) et qu’on a parlé de plein de trucs ( mais je n’ai absolument aucune idée de quoi), il propose de me raccompagner. Je tente de distinguer mes pensées dans la brume envahissante (raccompagner = voiture = coffre…Ah, non, ca c’est plus d’actualité….ah voilà…raccompagner = maison = lit. C’est ça que je cherchais. Ah non monsieur, je ne suis pas celle que vous croyez). Euh, en fait si. Parce que comme je l’ai définitivement rayé de la liste des tueurs en série et que mes idées alcoolisées sont nettement plus libérales que moi sobre, je lui donne la permission de venir voir comme j’ai une jolie maison. Bon, j’aurai tout demain pour culpabiliser me dis-je en faisant taire la voix de la pudibonderie. Je jette un voile sur les deux heures qui s’ensuivent, ça ne vous regarde pas et puis je ne me rappelle pas tout.

Comme c’est quand même un gentleman (avec une jolie voix), il rappelle le lendemain. Chouette, je commence une relation. Ca va bien quelques jours. Sauf que le jour où je lui ai dit que j’étais libre, il a oublié que c’était aujourd’hui. Je sais pas moi, mais ça fait quand même un moment qu’il n’y a que 7 jours dans la semaine, toujours les mêmes et toujours dans le même ordre. Bon aussi, il a mon âge, ce qui veut dire qu’il est sénile. Comme il insiste, je surmonte ma vexation et j’y vais. Chez lui. Euh, c’est très dépouillé comme style quand même. Pour tout dire, c’est une vraie grotte. Rien. Un canapé, une table et une télé. Enorme la télé. Il en est très fier apparemment, il avait même précisé au téléphone: “Tu verras ma télé”. Moi, l’imagination pleine d’hormones, je m’étais dis que c’était un code. Ben non, c’était sa télé. Il regarde le tennis à Roland Garros (mais en fait j’en sais rien, si vous trouvez que ça correspond pas à l’époque de l’année où c’est Roland Garros, vous remplacez par Wimbledon ou US open ou le Club Med à Bora-Bora). Il est ravi que je sois là, mais si je pouvais pousser un peu ma tête…Voilà, comme ça. Il arrache finalement son regard de l’écran pour s’intéresser à ma petite personne. Re-voile pudique.

Et après, comme il n’y a plus rien à faire, alors il se replonge dans le match.

Comment ça rien à faire? Je sais pas, mais on pourrait parler, le global warming, la peine de mort au Texas, le Moyen-Orient, ma collection d’escargots peints, les sujets ne manquent pas.

Mais non, il est hypnotisé par le poc-poc, poc-poc monotone des balles sur raquette-terre battue – raquette. Attention, j’ai fait quand même 3 ans de tennis. J’y ai jamais rien compris, et en plus mes raquettes étaient apparemment toujours trouées. En bref, je n’aime pas (plus?) le tennis en vrai, et encore moins à la télé, même si elle fait un mètre sur deux. Et puis franchement, le glamour de la soirée charentaises- télé -pousses-un-peu-la-tête-je-vois-pas-et-la-balle-de-match m’a échappé. Après à peine une semaine, j’ai eu soudain l’impression que qu’on venait de passer dix ans ensemble. J’imaginais plus la soirée tango lascif au son des violons déchirants, les regards torrides, et un vieux Chivas dans des verres en cristal, alanguis sur une fourrure jetée a même le sol. Mais tele-pantoufles franchement, tant de confort m’était infiniment inconfortable. Au bout de 2 heures de rien, je me suis levée et je suis partie. Je ne crois pas qu’il ait remarqué. Voilà ce que c’est que de sortir avec des vieux cons de mon âge!

6 commentaires

  1. Tu es pas loin de la verite Janedoe, dans la vraie vie, j’ai vraiment des bulles dans la tete, avec tout ce que je me dit en mon for interieur et qui me donne tant envie de rire:-)

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