Le parfum

Ancrés dans ma mémoire sensorielle, des souvenirs d’odeurs jaillissent subrepticement et me replongent agréablement dans une douce régression. Il en est une, particulière, qui me touche, m’apaise.

Mes yeux se plissent, mon coeur s’emballe, mon corps vacille. Je suis parcouru, immergé, submergé, hypnotisé, soumis, soumis à cette odeur que je croise au détour d’un couloir de métro.

Cette odeur qui ressurgit de temps en temps me téléporte à chaque fois que j’absorbe involontairement les molécules de ce parfum si particulier. Je me retrouve enfant, j’ai dix ans, et je découvre ce qu’est l’amour.

Alice a dix ans, elle aussi. Parisienne, elle passe toutes ses vacances chez sa grand-mère dans le sud de la France.

Alice est dynamique, drôle, vive et veut toujours tout diriger et nous, nous la suivons dans ses délires de jeux d’enfants.

Un matin de juillet, je contemple la poussière scintillante se faufiler au travers des persiennes, une tranche de soleil dessine un rectangle sur mon drap blanc et me réchauffe les pieds.

Je pense à elle. Je ne sais pourquoi, mais quand j’imagine ses mimiques, ses sourires, ses longs cheveux châtains dansant dans le ciel bleu, mon cœur me fait mal, mon ventre aussi. Je suis malade d’Alice, voilà ça doit être ça l’explication, une allergie à son image, ou pire, à elle.

Ce jour-là, Alice est venue me chercher. Elle a une « super idée ». Son enthousiasme m’absorbe quand elle m’annonce qu’elle a écrit une pièce de théâtre et qu’on va la jouer aujourd’hui.

Ma sœur et un copain nous rejoignent. L’émulation de notre petite équipe s’exprime par d’insouciants rires d’enfants. Nous donnons de grands coups de pinceaux sur un carton qui fera office de château. Mon mal de ventre ne part pas.

Le scénario est simple, Alice et moi sommes reine et roi, ma sœur et mon copain, nos valets devant tomber amoureux.

Au pied du grand immeuble, notre château de carton semble bien ridicule. Mais nous, nous y trouvons la matérialisation de nos imaginations respectives, chacun voyant la féerie dans ce petit décor.

Alice, comme à son habitude, prend la direction de la troupe, et commence à jouer le metteur en scène. Distribution des textes. Son petit nez relevé prend un air supérieur. Elle positionne chacun d’entre nous avant de nous dire ce que nous devons faire.

Dans son histoire, le valet (mon copain) et la femme de ménage (ma sœur) doivent s’embrasser.

« Sur la bouche ? » sursaute ma sœur.

Alice : « Oui ! Comme les parents. C’est comme ça, les amoureux, ça s’embrasse, et puis c’est pour de faux, c’est du théâtre ».

Ses arguments n’ont pas l’air de convaincre les deux futurs protagonistes du baiser.

Excédée, elle prend un ton d’adulte autoritaire : « Oh, mais c’est rien ! Je vais vous montrer. Cyril, viens s’il te plait ! »

Je m’approche timidement, et elle, d’un pas plus assuré, me prend par les épaules et m’embrasse, sur la bouche, un baiser bref, froid, et légèrement humide.

Elle recule, se tourne vers les deux éberlués apparemment écœurés, et dit : « Voyez, c’est rien ! »

Et moi, statique, paralysé, je n’ai pas encore pris conscience qu’il s’agit de mon premier baiser d’amour. D’ailleurs, je ne sais pas ce que c’est que l’amour. Mais, pendant ce court instant, je sens la douceur de ses lèvres et l’odeur de sa peau envahir mon âme. Mon cœur me torture, mon ventre produit des spasmes jusqu’alors inconnus.

La journée se termine et je m’endors le soir avec cette odeur dans l’esprit.

Ce parfum devient obsédant, Alice aussi. Je veux recommencer, encore et encore. Une addiction , un truc nouveau, je suis amoureux, je le sais. Il me faut ma dose de parfum. En descendant par l’ascenseur, je m’arrête à chaque fois à son étage. Je glisse à pas feutrés jusqu’à sa porte pour prendre une grande bouffée d’elle. Le phénomène se produit à chaque fois, mon cœur et mon ventre surenchérissent la douleur inexplicable de l’amour. Il faut que je lui dise. Mais, quand on est enfant, on ne sait pas dire ces choses-là.

Devant sa porte, le bras levé, le poing fermé, j’hésite à frapper. Je le fais mécaniquement. C’est Alice qui ouvre la porte. Nous restons silencieux, interdits, comme si elle avait lu sur mon visage empourpré ce que je m’apprête à lui dire. Aussi raides l’un que l’autre, les mots ne viennent pas. Un timide « je t’aime » s’extirpe alors difficilement de ma bouche dans un filet de voix tremblant. Elle s’empourpre à son tour et me claque la porte au nez.

Souvenir effacé comme le coup de vent qui vient me voler ce parfum délicieux. Je ne la reverrai jamais.

Depuis, cette odeur me suit, m’influence. J’ai connu bien d’autres odeurs de femmes et chacune d’elles a été une addition d’essence naturelle mélangée dans le vase ouvert de mon âme. Alchimie des sentiments, elles ont contribué à me créer, à me faire grandir, à me faire aimer l’amour. Mais, c’est l’odeur d’Alice qui continue de me faire rêver.

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